Chronique de Hichem Ben Yaïche
Israël est figé. Les dirigeants de ce pays, tétanisés par les résultats désastreux de la guerre contre le Liban cet été, semblent préférer le maintien du statu quo ante. Cela donne aussi la mesure de la crise politique profonde qui taraude le pays. Le premier ministre israélien Ehud Olmert, et son équipe, cherche par tous les moyens, dans une véritable fuite en avant, à entretenir artificiellement la survie de son pouvoir. Dans le même temps, dans un tout autre ordre d’idées, les jours de Moshé Katsav, président de l’Etat – poste honorifique s’il en est – sont comptés, et sa destitution, pour cause d’harcèlement sexuel, menace à tout moment de se produire. A ce stade, d’ores et déjà, sa crédibilité et sa stature morale sont définitivement écornés.
Dans ces conditions, les deux têtes de l’exécutif de l’Etat hébreu, affaiblies, contestées, donnent l’impression que le pays est sans boussole, le plongeant ainsi dans de lourdes incertitudes.
Cette désorientation politique n’augure rien de bon. C’est sur le théâtre palestinien que l’on observe le plus significativement le comportement politique des responsables actuels. Israël, contrarié dans ses objectifs stratégiques au Liban, entend compenser ses faiblesses et corriger ses erreurs militaires, mais cette fois contre les Palestiniens.
Gaza est une prison à ciel ouvert. La sophistication du système colonial mis en place n’a pas d’équivalent dans l’histoire contemporaine, en dehors de l’Afrique du Sud de l’époque de l’apartheid. Les Israéliens sont allés encore plus loin dans la théorisation des concepts et la mise au point du mode opératoire. En appui à cette thèse, je voudrais partager avec vous les propos, puisés dans un article de Charles Enderlin, journaliste franco-israélien, responsable du bureau de France 2 à Jérusalem : « Toute cette politique [d’Israël], écrit-il (1), était appuyée par une nouvelle doctrine militaire sur le conflit à basse intensité. Un " think tank " de généraux de réserve installé dans l'école de formation des officiers supérieurs a mis au point des concepts stratégiques qui ont fini par transformer la réalité du conflit. Le plus important consistait à " graver dans la conscience " des Palestiniens qu'ils n'obtiendront rien par la violence. Pour cela la pression sur la population devait être maximum, avec des couvre-feux, des bouclages et un blocus économique. » Et l’auteur de poursuivre : « L'autre élément de cette doctrine reposait sur la notion de " levier ". Il fallait, selon le général Gal Hirsh, un des auteurs de ces théories, " exercer une pression continue et permanente sur l'Autorité palestinienne pour la forcer à lutter contre le terrorisme. (...) Les opérations de Tsahal avaient pour but de démontrer à l'Autorité palestinienne qu'elle payait le prix de son soutien au terrorisme (...) " (Ha Imout Ha Mougbal (Le conflit limité) Ed. Ministère de la défense. 2004, Tel-Aviv, p. 242.) ».
Tous les diplomates occidentaux, grâce à leurs attachés militaires, connaissent parfaitement cette cruelle réalité. Mais personne n’est capable de dénoncer cette pratique, dont on n’a du mal à imaginer, tant elle est pensée, maîtrisée et volontairement appliquée.
L’immunité – pour ne pas dire impunité – israélienne est totale : elle est due à l’appui, sans failles, de l’Administration Bush. Un président américain dont l’univers se réduit à la lecture de deux livres : la Bible et celui de l’Israélien Nathan Sharansky (The Case for Democracy. The Power of Freedom to Overcome Tyranny & Terror, Public Affairs, New York, 2004.)
Aujourd’hui, la situation est pire : depuis l’avènement du Hamas au pouvoir toutes les aides financières internationales ont été suspendues. Incontestablement, aux dires des ONG humanitaires présentes sur place, les Palestiniens sont au bord de la famine. Avec son arsenal militaire, Israël poursuit inlassablement à pratiquer la politique de la terre brûlée, en menant des raids tuant ce qu’il appelle les « terroristes », et détruisant les infrastructures civiles palestiniennes.
L’entretien de ce chaos vise à démoraliser toujours plus la population, à accentuer son stress et à la pousser, in fine, à plonger dans des guerres intestines. C’est ce qu’on voit se produire aujourd’hui entre le Hamas et le Fatah, entre autres.
Mort ou vivant, Ariel Sharon peut continuer à dormir tranquille, sa doctrine basée sur l’unilatéralisme absolu est toujours à l’œuvre.
Dans le même temps, Israël, qui se voit en « petite Amérique », mène une autre guerre. C’est celle de la bataille de la communication visant à recycler sa sémantique, ses arguments et les faire entrer dans chaque parcelle de cerveau des Occidentaux, sa cible première. C’est en cela qu’on mesure l’extraordinaire travail et l’aisance des maîtres-penseurs de ce credo. L’Etat hébreu est composé de 105 origines « ethniques ». Ce potentiel multilingue est utilisé pour exprimer sur tous les tons le point de vue israélien dans le monde entier. Dans cette gigantesque opération du « pouvoir d’influence », les communautés diasporiques sont associées étroitement pour relayer cette vision israélienne. Du coup, dans chaque cas, la question israélienne devient une problématique de « politique intérieure ». Dans ce degré de cohésion et de sophistication, il n’y a pas d’équivalent dans le monde !
Pendant, ce temps les Arabes, par impuissance ou par intériorisation inconsciente de l’argumentaire israélien, sont dans l’expectative, pour ne pas dire dans l’incapacité de peser sur les événements.
Pourtant, ils savent bien que le conflit israélo-palestinien, même pensé d’une façon subliminale, encombre l’esprit de chacun. A moins de considérer comme un fait acquis que les Palestiniens sont un « peuple sacrifié », au nom d’enjeux de géopolitique internationale ?
Israël, quelle que soit sa force de frappe militaire actuelle et future, doit se projeter dans l’avenir – dans 20, 50 ou 100 ans : sa conception existentielle en « citadelle assiégée » n’est pas possible et n’est pas viable. Sa seule chance de survie est dans l’intégration dans son environnement géographique et humain. L’obsession de ces dirigeants actuels, au contraire de cette logique salutaire, est en train de l’emmurer, au risque du syndrome de Massada ! [2]
Pour les décideurs israéliens, il est encore temps, par un sursaut de lucidité, de conjurer cette funeste vision ! Le temps presse.

Hichem Ben Yaïche
benyaiche@hotmail.com
[1] Lire le texte intégral de cet excellent article « Israël à l'heure des révisions stratégiques » dans le journal « Le Monde » du 18 août 2006.
[2] De ce point de vue, à lire les propos d’un homme lucide et visionnaire, Nahum Goldman qu’on a vite oublié.
Israël est figé. Les dirigeants de ce pays, tétanisés par les résultats désastreux de la guerre contre le Liban cet été, semblent préférer le maintien du statu quo ante. Cela donne aussi la mesure de la crise politique profonde qui taraude le pays. Le premier ministre israélien Ehud Olmert, et son équipe, cherche par tous les moyens, dans une véritable fuite en avant, à entretenir artificiellement la survie de son pouvoir. Dans le même temps, dans un tout autre ordre d’idées, les jours de Moshé Katsav, président de l’Etat – poste honorifique s’il en est – sont comptés, et sa destitution, pour cause d’harcèlement sexuel, menace à tout moment de se produire. A ce stade, d’ores et déjà, sa crédibilité et sa stature morale sont définitivement écornés.
Dans ces conditions, les deux têtes de l’exécutif de l’Etat hébreu, affaiblies, contestées, donnent l’impression que le pays est sans boussole, le plongeant ainsi dans de lourdes incertitudes.
Cette désorientation politique n’augure rien de bon. C’est sur le théâtre palestinien que l’on observe le plus significativement le comportement politique des responsables actuels. Israël, contrarié dans ses objectifs stratégiques au Liban, entend compenser ses faiblesses et corriger ses erreurs militaires, mais cette fois contre les Palestiniens.
Gaza est une prison à ciel ouvert. La sophistication du système colonial mis en place n’a pas d’équivalent dans l’histoire contemporaine, en dehors de l’Afrique du Sud de l’époque de l’apartheid. Les Israéliens sont allés encore plus loin dans la théorisation des concepts et la mise au point du mode opératoire. En appui à cette thèse, je voudrais partager avec vous les propos, puisés dans un article de Charles Enderlin, journaliste franco-israélien, responsable du bureau de France 2 à Jérusalem : « Toute cette politique [d’Israël], écrit-il (1), était appuyée par une nouvelle doctrine militaire sur le conflit à basse intensité. Un " think tank " de généraux de réserve installé dans l'école de formation des officiers supérieurs a mis au point des concepts stratégiques qui ont fini par transformer la réalité du conflit. Le plus important consistait à " graver dans la conscience " des Palestiniens qu'ils n'obtiendront rien par la violence. Pour cela la pression sur la population devait être maximum, avec des couvre-feux, des bouclages et un blocus économique. » Et l’auteur de poursuivre : « L'autre élément de cette doctrine reposait sur la notion de " levier ". Il fallait, selon le général Gal Hirsh, un des auteurs de ces théories, " exercer une pression continue et permanente sur l'Autorité palestinienne pour la forcer à lutter contre le terrorisme. (...) Les opérations de Tsahal avaient pour but de démontrer à l'Autorité palestinienne qu'elle payait le prix de son soutien au terrorisme (...) " (Ha Imout Ha Mougbal (Le conflit limité) Ed. Ministère de la défense. 2004, Tel-Aviv, p. 242.) ».
Tous les diplomates occidentaux, grâce à leurs attachés militaires, connaissent parfaitement cette cruelle réalité. Mais personne n’est capable de dénoncer cette pratique, dont on n’a du mal à imaginer, tant elle est pensée, maîtrisée et volontairement appliquée.
L’immunité – pour ne pas dire impunité – israélienne est totale : elle est due à l’appui, sans failles, de l’Administration Bush. Un président américain dont l’univers se réduit à la lecture de deux livres : la Bible et celui de l’Israélien Nathan Sharansky (The Case for Democracy. The Power of Freedom to Overcome Tyranny & Terror, Public Affairs, New York, 2004.)
Aujourd’hui, la situation est pire : depuis l’avènement du Hamas au pouvoir toutes les aides financières internationales ont été suspendues. Incontestablement, aux dires des ONG humanitaires présentes sur place, les Palestiniens sont au bord de la famine. Avec son arsenal militaire, Israël poursuit inlassablement à pratiquer la politique de la terre brûlée, en menant des raids tuant ce qu’il appelle les « terroristes », et détruisant les infrastructures civiles palestiniennes.
L’entretien de ce chaos vise à démoraliser toujours plus la population, à accentuer son stress et à la pousser, in fine, à plonger dans des guerres intestines. C’est ce qu’on voit se produire aujourd’hui entre le Hamas et le Fatah, entre autres.
Mort ou vivant, Ariel Sharon peut continuer à dormir tranquille, sa doctrine basée sur l’unilatéralisme absolu est toujours à l’œuvre.
Dans le même temps, Israël, qui se voit en « petite Amérique », mène une autre guerre. C’est celle de la bataille de la communication visant à recycler sa sémantique, ses arguments et les faire entrer dans chaque parcelle de cerveau des Occidentaux, sa cible première. C’est en cela qu’on mesure l’extraordinaire travail et l’aisance des maîtres-penseurs de ce credo. L’Etat hébreu est composé de 105 origines « ethniques ». Ce potentiel multilingue est utilisé pour exprimer sur tous les tons le point de vue israélien dans le monde entier. Dans cette gigantesque opération du « pouvoir d’influence », les communautés diasporiques sont associées étroitement pour relayer cette vision israélienne. Du coup, dans chaque cas, la question israélienne devient une problématique de « politique intérieure ». Dans ce degré de cohésion et de sophistication, il n’y a pas d’équivalent dans le monde !
Pendant, ce temps les Arabes, par impuissance ou par intériorisation inconsciente de l’argumentaire israélien, sont dans l’expectative, pour ne pas dire dans l’incapacité de peser sur les événements.
Pourtant, ils savent bien que le conflit israélo-palestinien, même pensé d’une façon subliminale, encombre l’esprit de chacun. A moins de considérer comme un fait acquis que les Palestiniens sont un « peuple sacrifié », au nom d’enjeux de géopolitique internationale ?
Israël, quelle que soit sa force de frappe militaire actuelle et future, doit se projeter dans l’avenir – dans 20, 50 ou 100 ans : sa conception existentielle en « citadelle assiégée » n’est pas possible et n’est pas viable. Sa seule chance de survie est dans l’intégration dans son environnement géographique et humain. L’obsession de ces dirigeants actuels, au contraire de cette logique salutaire, est en train de l’emmurer, au risque du syndrome de Massada ! [2]
Pour les décideurs israéliens, il est encore temps, par un sursaut de lucidité, de conjurer cette funeste vision ! Le temps presse.

Hichem Ben Yaïche
benyaiche@hotmail.com
[1] Lire le texte intégral de cet excellent article « Israël à l'heure des révisions stratégiques » dans le journal « Le Monde » du 18 août 2006.
[2] De ce point de vue, à lire les propos d’un homme lucide et visionnaire, Nahum Goldman qu’on a vite oublié.





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