La journaliste franco-tunisienne, Fériel Berraies Guigny a rencontré à Paris, le Professeur Koussay Dellagi. Cet éminent scientifique, qui fut pendant près de 17 ans la figure emblématique de l’Institut Pasteur de Tunis, est aujourd’hui Directeur de l’unité d’Immunologie à l’Institut Pasteur. Membre du Comité Scientifique de l’Institut du Monde Arabe, il est souvent convié aux différents colloques médicaux et scientifiques qui se déroulent à Paris. A cette occasion, une discussion s’est nouée sur l’état de la médecine en Tunisie.
L’amélioration de la santé d’un pays dépend de l’éducation de son peuple ; que pensez vous de l’exemple tunisien ?
De façon évidente, l’éducation est une condition et un facteur déterminant de la santé. Mais ce n’est pas le seul facteur. D’autres conditions la garantissent, entre autre, le sens aigu de la responsabilité vis-à-vis de l’environnement. Tant que l’on ne prend pas soin du milieu dans lequel on vit, l’homme ne peut garantir sa santé. Nous avons beaucoup d’exemples de pays développés dans lequel le niveau de l’éducation est relativement élevé, mais où la
non prise en compte des dégâts qu’un développement industriel non contrôlé peut faire à l’environnement, a fini par retentir sur la santé. Il y a le problème de la toxicité des métaux lourds au Japon, le désastre de la mer d’Aral dans la République Ex Soviétique, causé par une industrie peu soucieuse des répercussions écologiques et ou des générations entières d’enfants vont naître et grandir avec des tares génétiques et des malformations. Plus proche de nous la crise de l’amiante qui se profile en France. En Tunisie, la prise en compte des besoins de l’environnement est allée de pair avec l’industrialisation. Les erreurs qui ont pu être commises (phosphates a Sfax et le golfe de Gabes ) sont en voie de correction. Le tout, allié à l ‘amélioration du niveau d’éducation fait que le modèle tunisien est on peut le dire, un « bon modèle ».
En Tunisie, la santé est un droit pour tous, tout comme l’éducation, pouvons nous dire que nous avons aujourd’hui, « démocratisé » ce droit et qu’en plus nous portons une attention spéciale aux couches vulnérables ?
Si la santé est un droit ? Il y a ici:un problème de définition à clarifier : je ne crois pas qu’il y ait un droit à la santé dans l’absolu, mais plutôt un droit à la préservation de la santé. Un enfant qui naît aujourd’hui a un droit naturel : d’espérer vivre 75 ans. Il est en droit de trouver un environnement favorable et sain pour son épanouissement. Des routes qui fonctionnent, des égouts également, une hygiène publique, une bonne médecine préventive, cela sont ses droits. En contre partie il aura aussi des devoirs vis avis d’une Société à qui il demandera un jour de lui accorder sa solidarité quand il sera malade : c’est le devoir d’éviter les comportements à risque : tabagisme, alcoolisme, drogues etc… Il y a des preuves de la démocratisation du système de santé, en Tunisie, l’élargissement de l’assiette de la couverture sociale qui vise l’exhaustivité, puisque l’on tente aujourd’hui de parvenir à une couverture de l’ordre de 90%, une prise en charge gratuite pour les couches défavorisées, ce qui leur permet entre autre l’accès gratuit aux hôpitaux et ce, sans discrimination. L’insertion des handicapés par exemple. Oui il y a une véritable démocratisation de l’accès au sanitaire en Tunisie. Mais il y a un problème qui n’a pas encore été résolu, c’est celui de l’accès aux médicaments. Le médicament coûte de plus en plus cher et il nous est difficile de suivre l’évolution des coûts des médicaments surtout les plus récents, parfois irremplaçables il y a véritablement là un problème qui va se poser sur le court, moyen et long terme, à savoir comment donner accès à ces médicaments à tous ceux qui en auront besoin surtout quand il s’agit de personnes non couvertes par un système de sécurité sociale. De plus les dépenses de santé directement payées par le citoyen restent élevées :environ 50%
La santé a un coût. Cela signifie que la capacité de réponse de la société est proportionnelle à sa richesse. L’accès à une santé de plus en plus coûteuse, reste tributaire du développement économique.
Didier Sicard, Président du Comité Consultatif d’éthique Français, a dit lors d’une conférence à l’Académie des Sciences à laquelle vous avez participé en 2001, que la médecine d’aujourd’hui aboutit à un grand paradoxe, celui qui consiste à « l’accroissement de plus en plus des connaissances médicales dans un climat de perte de confiance et de moindre confort pour les humains » quel est votre sentiment à ce sujet ?
Nous vivons en des temps où l’homme des sciences n’est plus un gourou et sa relation avec le citoyen n’est plus une relation de confiance absolue et aveugle, mais elle est devenue conditionnelle.
L’augmentation du niveau de l’éducation et une meilleure information grâce aux nouvelles technologies de l’information, créent une distorsion dans la relation médecin/patient ou scientifique /citoyen. La mésinformation peut également conduire à une certaine incompréhension de la part de la société. La science évolue beaucoup plus vite que la société ne peut ou n’est prête à changer. On aboutit à un malentendu, que le discours politique a vite transformé en concept qui est celui du risque zéro, celui du principe de précaution. Le principe de précaution, quand il est poussé à l’extrême, je le considère personnellement, comme un principe paralysant et pernicieux qui a la prétention de faire disparaître la notion de risque inhérent à toute science qui progresse. Si Didier Sicard voit juste, il faut dire que la responsabilité du malentendu est portée par les deux parties : d’une part par le scientifique qui n’a peut être pas été suffisamment clair dans son discours sur les risques du progrès scientifique et de l’autre par la société qui croit comprendre mais en fait, le fait de façon superficielle, biaisée par les medias. Cette incompréhension on l’a retrouve typiquement dans le cas des OGM (organismes génétiquement modifiés).
Que pensez vous en effet des OGM ?
Le politiquement correct, voudrait en fait laisser entendre que le principe même est malsain, avant même de le vérifier. Il y a dans le problème des OGM, deux aspects, un aspect pratique et un aspect philosophique. Pour l’aspect pratique, aujourd’hui l’homme intervient pour faire des modifications orientées dans un sens qui lui est utile. Sur le coup ce n’est pas discutable ni même évitable, par exemple le fait d’introduire un gène de résistance, qui aurait pu se faire naturellement au cours de l’évolution laquelle s’étale rappelons le, sur des centaines de milliers d’années. Disons que l’homme a gagné des étapes en s’appropriant l’outil de la modification et brusquement le cours des évènements qui était aléatoire et sur le long terme, jusque là, va s’accélérer Sur le plan philosophique, on peut s’interroger aujourd’hui si en court-circuitant ainsi la nature, en bousculant aussi brutalement les règles de la sélection naturelle, on n’a pas effectué un virage sans retour, en donnant à l’homme la capacité de s’immiscer dans ce qui était une loi naturelle pour en faire un artefact !
Toute modification est potentiellement porteuse d’un risque. Les données actuelles laissent entendre qu’il y aurait peut être des petits risques, concernant les OGM, mais cela n’est pas encore formellement prouvé. Aujourd’hui le rejet total des OGM n’est pas acceptable, de même que son imposition. Pour ma part je reste convaincu, que dans un monde qui a de plus en plus besoin d’aliments pour ceux qui continuent a ne pas manger a leur faim, les modifications génétiques des plantes afin de les rendre résistantes pour telle ou telle pathologie ou nuisance, dans la limite d’une vérification sérieuse et scientifique des effets secondaires, ne sont pas à rejeter par principe.
Quel est votre sentiment par rapport au clonage humain ?
D’un point de vue moral et en tant que scientifique, je suis totalement opposé au clonage reproducteur qui devrait être irrémédiablement banni de l’esprit, car l’idée même est contre nature. Par contre, je suis plutôt favorable au clonage thérapeutique : il s’agit de prendre a partir d’un œuf fécondé, et a un stade très précoce des cellules diploïdes cellules indifférenciées et pluripotentes, qu’on isole pour les différencier in vitro et s’en servir pour traiter des maladies. Cette véritable « usine à cellules »ouvre des perspectives immenses. Bien sûr, certaines personnes diront que c’est « instrumentaliser la femme » que de voir ses ovules une fois fécondés, transformés en véritables usines thérapeutiques et de voir émerger derrière cet acte toute une industrie qui rapporte. Mais dans l’absolu pourquoi pas, si cela permet de traiter des maladies graves, génétiques, ou dégénératives comme la maladie de Parkinson. Alors oui au clonage thérapeutique et non au clonage reproductif. Imaginez un enfant malade de dix ans, ayant une espérance de vie de quelques années, songez à ce que signifierait de pouvoir prolonger sa vie au travers de l’implantation de cellules souches.
Le clonage thérapeutique est il pratiqué en Tunisie et si non dans le futur est ce réalisable ?
Il n’y a pas a ma connaissance de groupe qui travaille sur le sujet, pas encore. Bien entendu, c’est parfaitement envisageable. C’est juste une question de moyens et de ressources humaines. De plus dans le monde arabe et musulman, notre culture est très ouverte sur les innovations scientifiques. Le problème du clonage thérapeutique ne devrait pas poser des difficultés éthiques de principe car la Charia stipule que ce qui peut éviter la souffrance et protéger la vie est autorisé.
Le problème est bien plus simple que celui posé par l’avortement. Le fœtus n’est considéré de toute façon comme entité autonome qu’à partir de 120 jours, avant il n’y a pas de problème. .Que dire alors d’un ovule fécondé.
Que pensez vous de la création en Tunisie, du comité national d’ éthique médicale ?
Ce comité, dont j’ai l’honneur de faire partie, est une des réponses de la société au paradoxe souligné par Didier Sicard. Il y a aujourd’hui, ce risque de malentendu entre la société et la science telle qu’ elle évolue et une des façons de répondre à cela, c’est de créer la structure de réflexion, qui identifiera les « garde fous », et sensibilisera sur les risques de « dérapage ». C’est une façon de comprendre ce que la société est prête aujourd’hui à accepter d’une part, et ce que la science est capable de proposer au citoyen, de l’autre.C’est aussi une façon de s’assurer que la décision relative aux applications du Savoir est avant tout une décision commune, prise en accord avec le scientifique et le citoyen, sur les actions qu’ils jugeront socialement et éthiquement acceptables. Ce comité d’éthique recommande et justifie ses recommandations, il n’intervient pas en tant que censeur et il n’impose rien. C’est ensuite aux autorités publiques de décider, s’il convient de faire appliquer ces recommandations.
On dit que la lenteur de la croissance dans le domaine la santé, serait liée à l’ajustement structurel d’une part, et au manque de financement, qu’en pensez vous ?
L’investissement dans le domaine de la santé, est un investissement comme un autre, qui participe aux équilibres globaux d’un pays. On peut constater qu’en Tunisie, la part du social dans le budget de l’Etat est une part très importante, s’agissant des domaines touchant à la santé et à l’éducation, à la formation etc…Mais on peut toujours faire mieux avec le budget que l’ on a. Et pour rejoindre ce que j’ai dit tout à l’heure, c’est avant tout une question de développement économique. Globalement le budget alloué à la santé tourne autour de 1Milliard de dinars et cela correspond à 7% du budget de l’Etat soit le ( 1/13e) pour l’année 2005. Encore une fois en matière de santé, je suis convaincu que le problème n’est pas une question de quantité mais une question de qualité. Ce problème de qualité est aujourd’hui posé. Lors des réunions préparatoires du« Plan » en matière de santé ce thème est abordé : qualité des soins, qualité de la prise en charge, standardisation, qualification des structures. Tous ces sujets qui n’étaient pas abordés il y a une quinzaine d’années, font l’objet de débats à l’heure actuelle.
Et pour ce qui est de la recherche médicale, quels sont les efforts en ce domaine ?
Elle constitue une part non négligeable de l’effort de recherche de notre pays. La recherche globalement tourne autour de 1, 05% du PIB ce qui correspond à un montant de 350 millions de dinars, sur ce montant, 15% va à la santé ( environ 60 millions de DT).S’il y a une recommandation a faire ce serait de veiller à la constitution de véritables plateformes technologiques qui mettront les équipements lourds à la disposition des équipes et de s’atteler à trouver une solution au problème douloureux de la maintenance curative et préventive.
Pourriez vous nous décrire l’état de notre médecine générale et spécialisée aujourd’hui ? il fut un temps où nos plus grands spécialistes se formaient à l’étranger, ce courant continue t-il ou privilégions nous aujourd’hui la formation nationale ?
Dans le passé, il est vrai, il fallait partir à l’étranger car il n’y avait pas de facultés de médecine en Tunisie. Aujourd’hui les choses ont changé. Nous avons quatre facultés de médecine et tous nos besoins en médecins sont pourvus par ces quatre facultés. Il y a aujourd’hui une part très faible d’étudiants en formation en France, pour plusieurs raisons notamment du fait du numerus clausus
( institué en 1981) qui limite le nombre d’étudiants au travers du concours. De plus ces futurs jeunes médecins tunisiens préfèrent rester, en France qui a aujourd’hui un grand besoin de médecins.
Par contre, en Tunisie, nous sommes confrontés à un phénomène nouveau qui risque de perdurer : celui des médecins qui sont formés dans d’autres pays avec lesquels nous n’avions pas une tradition d’échanges universitaires dans le secteur médical ( Roumanie, Pologne, Russie etc…). Il y aura des problèmes d’équivalence de diplômes à clarifier, et il faudra aussi s’assurer que leur formation répond aux critères de qualité standards.
Finalement il faudra également maîtriser la démographie médicale en Tunisie . En terme quantitatif, la Tunisie a le nombre de médecins qu’il lui faut, mais le problème se pose en terme de distribution géographique de ces médecins. Malgré les incitations de l’Etat pour encourager les médecins à s’installer a l’intérieur, il reste encore beaucoup de carences dans ces zones, surtout en spécialistes.
Concernant l’état de notre médecine, j’ai eu le privilège d’être associé à une réflexion il y a deux ans, où l’on a abouti à deux constats : le premier est que la formation de notre médecine spécialisée est bonne, par la qualité de notre résidanat mais également par les stages complémentaires que nos médecins sont amenés à faire à l’étranger. Pour ce qui est de la médecine générale, le constat est que l’on peut mieux faire. Un certain nombre de propositions ont été discutées et à l’heure actuelle, elles sont au stade de la mise en application par les quatre facultés de médecine. Cette amélioration se veut être tant sur le plan théorique, que sur le plan clinique. On veut engager davantage le médecin dans la vie de ses patients, en le formant à la sémiologie et la pratique médicale. Il faudrait aboutir à une autre vision du médecin généraliste, qui n’est certes pas un spécialiste mais un médecin titulaire d’une véritable spécificité celle de la médecine de ville, capable de conseiller son patient pour les pathologies principales : hypertension, obésité, diabète, les problèmes infectieux courants et d’une façon générale les suivis pré et post hospitaliers. De pouvoir faire les bons diagnostics et de donner les bonnes prescriptions. Aujourd’hui la surconsommation médicale, est parfois le résultat d’une prescription inappropriée. C’est donc à la base, un problème d’éducation et de formation.
Le développement des médicaments requiert des technologies de milieux différents, de l’immunothérapie à la mise en place d’un vaccin, à la biotechnologie, quelle démarche suit la Tunisie, à cet effet ?
La biotechnologie fait partie des priorités fixées par le Ministère de la Recherche Scientifique et les efforts sont faits pour adapter l’enseignement à la formation dans ces nouvelles disciplines que sont la biologie moléculaire, la bio informatique la modélisation moléculaire. Il faut surtout que les jeunes chercheurs maîtrisent les outils d’accès et d’analyse des bases de données des génomes complets aujourd’hui librement accessibles. Les personnes qui ne connaissent pas la bioinformatique, sont comme des illettrés devant un dictionnaire ouvert. Si l’on veut développer la bioinformatique en Tunisie, il faut une formation solide des formateurs en bioinformatique à l’étranger.
Ces trois outils que je viens de citer sont, selon une enquête publiée il y a deux ans, sur « Nature genetics » sont précisément les outils les plus adaptés à la science dans les pays en développement et a leurs besoins. Ces outils ne sont pas coûteux contrairement à ce que l’on pense. S’agissant de la modélisation moléculaire, elle permet de concevoir en ordinateur, la forme de la molécule pour inhiber telle ou telle activité enzymatique. La recherche de médicaments originaux s’en trouve grandement facilitée. Tout cela est certainement accessible à nos pays, mais il faut le vouloir et y consacrer des moyens.
En Tunisie, une stratégie globale cohérente a été conçue pour reformer tout ce qui est nécessaire pour permettre l’épanouissement d’ une recherche scientifique conforme a des standards internationaux : création des laboratoires de recherche, adaptation des statuts et des modalités de fonctionnement, encouragement à la mobilité des chercheurs et à la valorisation des résultats de recherche. Je suis convaincu que tout cela aura un impact très positif sur la production scientifique du pays. Mais cela sera insuffisant pour faire émerger des résultats patents en terme de produits biotechnologiques a mettre sur le marché. Pour résoudre ce paradoxe il est essentiel de surajouter à la stratégie globale, une stratégie spécifique. Celle ci ciblera une liste précise de produits biotechnologiques demandés par le marché international dont il conviendra de piloter toutes les étapes de mise au point : de l’étape recherche au produit fini en passant par l’étape pilote, les lots de qualité requise pour les essais cliniques les contrôles de qualité, la mise à l’échelle pré- industrielle, l’investissement industriel sans oublier les plans d’affaire à élaborer et les stratégies de marketing à mettre au point. Il faut convenir qu’aucun établissement scientifique Tunisien ( ni dans le monde Arabe d’ailleurs ) n’a les ressources humaines, matérielles et financières et l’ensemble des compétences spécifiques requises pour conduire en solo l’ensemble de ce processus (ce que savent par contre faire les grandes compagnies pharmaceutiques mondiales ). D’ou une impression d’inachevé, d’une logique non poussée à son bout dans notre région . En fait ce qu’il faudrait instituer en plus, c’est un pilotage à l’échelle nationale, à un niveau élevé, indispensable pour coordonner l’action des diverses institutions qui vont travailler la main dans la main sur des objectifs complémentaires d’une même. C’est a mon sens, la condition d’une < success story> à la tunisienne .C’est en tout cas la conclusion très claire d’une étude très instructive publiée il y a un an par la revue Nature Biotechnology qui a analysé les facteurs de succès dans sept pays émergents, (Cuba, Brésil, Afrique du Sud, Egypte, Inde, Chine et Corée du Sud ). ayant réussi à démarrer effectivement une industrie biotechnologique.
Ces facteurs de succès sont :la volonté politique active sur le long terme, l’émergence d’une élite scientifique, la mise au point d’une stratégie globale et d’une stratégie produit, la coopération entre institutions nationales complémentaires, le pilotage et la coordination à un niveau très élevé, la mobilisation in fine des ressources financières publiques ou privées pour concrétiser la logique industrielle et commerciale Il convient enfin de préciser, que cette étude a également montré que le développement technologique de ces pays n’est pas redevable à l’éventuelle implantation locale de groupes bio pharmaceutiques internationaux (qui obéit en général à des objectifs commerciaux) mais bien à une stratégie nationale de développement volontaire et patiemment appliquée.
L’association britannique « Operations abroad » a renforcé son capital de confiance envers notre pays, en l’inscrivant parmi les destinations santé pour ses citoyens, de même que l’OMS, cite la Tunisie parmi les pays en tête dans le domaine de la santé, qu’en pensez vous ?
Il faut être fier de cette reconnaissance à l’étranger Dans ces conditions, on peut considérer cette médecine comme un véritable service et une expertise que l’on exporte. Par contre cela implique aussi un devoir d’exigence de qualité, pour maintenir cette confiance. Les cliniques qui se lancent dans de tels accords, sont amenées à se conformer aux standards internationaux de qualité de soin, de compétitivité, de rapidité et de garantie de résultats. Cela permet une mise à niveau vers le haut qui est bonne pour l’ensemble de la filière santé .
De plus si notre pays est à féliciter à l’échelle nationale ou internationale, c’est aussi au niveau de la place éminente qui a été accordée à la médecine préventive, notamment dans le domaine des maladies infectieuses à risque épidémique . La disparition de ces maladies contagieuses est à mettre sur le compte non seulement des campagnes de vaccination mais également sur celui de l’élévation du niveau de vie et de l’éducation. Et ça aussi c’est de la prévention.
On a éradiqué le problème en agissant en amont, et la médecine thérapeutique en aval n’y a joué qu’un rôle secondaire. La question que l’on doit se poser aujourd’hui, c’est de savoir si nous aurons la même approche pour les maladies chroniques non infectieuses ?
Le cancer, l’hypertension, l’obésité le diabète et autres troubles du métabolisme etc… Ces maladies sont les épidémies d’aujourd’hui et de demain, ( 20% de la population tunisienne est hypertendue ou diabétique). Pour faire face à ces épidémies non infectieuses, nous devrions avoir la même attitude de prévention que pour les maladies contagieuses. On a l’impression que le citoyen considère que la maladie infectieuse est naturellement prévisible, alors que la maladie chronique serait une fatalité. « On a le diabète parce que le père avait le diabète » !!!
Avec le renchérissement insupportable des médicaments issus des biotechnologies etc… un dinar investi dans la prévention vaudra un million investi dans les médicaments. Il faut renforcer la médecine préventive et les spécialistes de la santé publique capables d’aborder la maladie dans ses aspects globaux et populationnels. Ce qui est inquiétant, c’est l’augmentation considérable de cancers dans notre région prévue pour les vingt prochaines années. On ne prévient pas cette perspective par des traitements individuels mais par des politiques agissant en amont des facteurs de risque.
Que pensez vous de notre politique pharmaceutique, d’un point de vue sanitaire, économique et social ?
La Tunisie fabrique 40% de ces besoins en médicaments, Certes on peut probablement faire un peu plus, mais le marché est petit on ne pourra pas arriver à du 100% si on n’inclue pas une stratégie d’exportation. C’est avant tout un problème économique et de rentabilité. Mais un plus gros effort pourrait se faire dans la production de médicaments génériques qui sont actifs et moins chers . Des pays comme l’Inde, le Brésil et Israël ont fait émerger des génériques qui sont aujourd’hui de renommée mondiale.
Pour résoudre le problème de l’accès aux médicaments, notre industrie pharmaceutique gagnerait à produire ces génériques de façon plus offensive dans un esprit d’exportation .Les possibilités sont plus favorables pour les médicaments que pour les vaccins et la taille du marche intérieur y joue un rôle moins critique La Jordanie qui est plus petite que la Tunisie est un exemple, car elle exporte pour plus de 280 millions de dollars de médicaments.
Pensez vous que nous parviendrons un jour à une coopération nord Sud égale et non au transfert du savoir du nord au Sud ?
Au jour d’aujourd’hui, la science du Nord est d’abord développée pour répondre à des besoins du Nord. Les besoins du Nord, sont tributaires d’un marché qui répond à certains critères : où est le consommateur qui va acheter au prix que je vais afficher ? où est le marché fiable ?
Conclusion : les efforts de recherche effectuées au nord sont d’abord menés contre des pathologies prédominantes au Nord. Heureusement pour l’immense majorité, ces pathologies du Nord sont aussi retrouvées au Sud . Par contre là où le bât blesse, c’est quand il s’agit de pathologies spécifiques au Sud et qu’il n’y a pas de vaccins ou de médicament efficace. Pour le Paludisme on pourrait faire mieux en terme de traitement et il n’y a toujours pas de vaccin ;pour la leishmaniose, il n’y a pas de vaccins, et les médicaments sont très chers et dangereux. Il n’y a pas d’effort de recherche suffisant à l’échelle mondiale pour ces maladies qui concernent des populations qui n’intéressent pas les producteurs pharmaceutiques. Nous sommes donc ici, dans une logique de maladies orphelines, de maladies délaissées .Pour cela, la science du Sud doit s’intéresser à résoudre ses propres problèmes . C’est la raison pour laquelle l’Institut Pasteur de Tunis a focalisé ses efforts sur quatre pathologies : la rage, la tuberculose, la leishmaniose et les venins et toxines . Quatre pathologies proprement tunisiennes. Quant au concept de « transfert de technologie » je le récuse totalement :on ne transfère pas passivement une connaissance, mais on l’acquiert et on se l’approprie activement si possible en la générant soi même . Le Partenariat avec le Nord, ne viendra que de notre capacité à rehausser vers le haut notre recherche nationale.
Nous venons de signer une convention de coopération dans le domaine de la santé avec la France, le 1er octobre 2005.Convention entre l’Institut Salah AZAIEZ de Cancérologie et le cancéropole du grand Sud Ouest de France. Quels pourraient être selon vous, les avantages de ce rapprochement sur la recherche sur le cancer dans notre pays ?
C’est surtout a niveau des malades, on s’attendra à une meilleure prise en charge. Cette Convention sera bénéfique également, au niveau de la formation de nos spécialistes face aux nouvelles technologies. Je vois aussi dans cette coopération, un meilleur accès à des moyens technologiques qui seront un jour installés en Tunisie. L’autre conséquence directe, sera peut être aussi un meilleur échange, une meilleure coopération au niveau de la recherche épidémiologique et l’identification d’une politique de prévention . Pour ce qui concerne la recherche plus fondamentale plus en amont il faudra avant cela, s’assurer de nos atouts en main, pour être compétitifs à l’échelle internationale et s’assurer d’une plus value tant nationale qu’internationale
S’agissant du Cancer, c’est la deuxième cause de mortalité en Tunisie et pour la femme ?
Oui cette maladie est prévalente en Tunisie, et s’agissant de la femme c’est le cancer du sein qui est dominant. Au niveau de la prévention, un réel effort est fait, au travers de l’éducation et de la sensibilisation, à la détection précoce La mammographie est une pratique courante même si elle n’est pas encore généralisée. A partir d’un certain âge, il faut amener les femmes à se faire examiner régulièrement
Quelle serait selon vous, la priorité pour rendre la médecine plus adéquate et plus conforme aux aspirations de la population Tunisienne ?
Il faut établir et maintenir une relation de confiance entre le citoyen et notre médecine nationale.

Fériel Berraies Guigny
www.journaliste.montaf.com
L’amélioration de la santé d’un pays dépend de l’éducation de son peuple ; que pensez vous de l’exemple tunisien ?
De façon évidente, l’éducation est une condition et un facteur déterminant de la santé. Mais ce n’est pas le seul facteur. D’autres conditions la garantissent, entre autre, le sens aigu de la responsabilité vis-à-vis de l’environnement. Tant que l’on ne prend pas soin du milieu dans lequel on vit, l’homme ne peut garantir sa santé. Nous avons beaucoup d’exemples de pays développés dans lequel le niveau de l’éducation est relativement élevé, mais où la
non prise en compte des dégâts qu’un développement industriel non contrôlé peut faire à l’environnement, a fini par retentir sur la santé. Il y a le problème de la toxicité des métaux lourds au Japon, le désastre de la mer d’Aral dans la République Ex Soviétique, causé par une industrie peu soucieuse des répercussions écologiques et ou des générations entières d’enfants vont naître et grandir avec des tares génétiques et des malformations. Plus proche de nous la crise de l’amiante qui se profile en France. En Tunisie, la prise en compte des besoins de l’environnement est allée de pair avec l’industrialisation. Les erreurs qui ont pu être commises (phosphates a Sfax et le golfe de Gabes ) sont en voie de correction. Le tout, allié à l ‘amélioration du niveau d’éducation fait que le modèle tunisien est on peut le dire, un « bon modèle ».En Tunisie, la santé est un droit pour tous, tout comme l’éducation, pouvons nous dire que nous avons aujourd’hui, « démocratisé » ce droit et qu’en plus nous portons une attention spéciale aux couches vulnérables ?
Si la santé est un droit ? Il y a ici:un problème de définition à clarifier : je ne crois pas qu’il y ait un droit à la santé dans l’absolu, mais plutôt un droit à la préservation de la santé. Un enfant qui naît aujourd’hui a un droit naturel : d’espérer vivre 75 ans. Il est en droit de trouver un environnement favorable et sain pour son épanouissement. Des routes qui fonctionnent, des égouts également, une hygiène publique, une bonne médecine préventive, cela sont ses droits. En contre partie il aura aussi des devoirs vis avis d’une Société à qui il demandera un jour de lui accorder sa solidarité quand il sera malade : c’est le devoir d’éviter les comportements à risque : tabagisme, alcoolisme, drogues etc… Il y a des preuves de la démocratisation du système de santé, en Tunisie, l’élargissement de l’assiette de la couverture sociale qui vise l’exhaustivité, puisque l’on tente aujourd’hui de parvenir à une couverture de l’ordre de 90%, une prise en charge gratuite pour les couches défavorisées, ce qui leur permet entre autre l’accès gratuit aux hôpitaux et ce, sans discrimination. L’insertion des handicapés par exemple. Oui il y a une véritable démocratisation de l’accès au sanitaire en Tunisie. Mais il y a un problème qui n’a pas encore été résolu, c’est celui de l’accès aux médicaments. Le médicament coûte de plus en plus cher et il nous est difficile de suivre l’évolution des coûts des médicaments surtout les plus récents, parfois irremplaçables il y a véritablement là un problème qui va se poser sur le court, moyen et long terme, à savoir comment donner accès à ces médicaments à tous ceux qui en auront besoin surtout quand il s’agit de personnes non couvertes par un système de sécurité sociale. De plus les dépenses de santé directement payées par le citoyen restent élevées :environ 50%
La santé a un coût. Cela signifie que la capacité de réponse de la société est proportionnelle à sa richesse. L’accès à une santé de plus en plus coûteuse, reste tributaire du développement économique.
Didier Sicard, Président du Comité Consultatif d’éthique Français, a dit lors d’une conférence à l’Académie des Sciences à laquelle vous avez participé en 2001, que la médecine d’aujourd’hui aboutit à un grand paradoxe, celui qui consiste à « l’accroissement de plus en plus des connaissances médicales dans un climat de perte de confiance et de moindre confort pour les humains » quel est votre sentiment à ce sujet ?
Nous vivons en des temps où l’homme des sciences n’est plus un gourou et sa relation avec le citoyen n’est plus une relation de confiance absolue et aveugle, mais elle est devenue conditionnelle.
L’augmentation du niveau de l’éducation et une meilleure information grâce aux nouvelles technologies de l’information, créent une distorsion dans la relation médecin/patient ou scientifique /citoyen. La mésinformation peut également conduire à une certaine incompréhension de la part de la société. La science évolue beaucoup plus vite que la société ne peut ou n’est prête à changer. On aboutit à un malentendu, que le discours politique a vite transformé en concept qui est celui du risque zéro, celui du principe de précaution. Le principe de précaution, quand il est poussé à l’extrême, je le considère personnellement, comme un principe paralysant et pernicieux qui a la prétention de faire disparaître la notion de risque inhérent à toute science qui progresse. Si Didier Sicard voit juste, il faut dire que la responsabilité du malentendu est portée par les deux parties : d’une part par le scientifique qui n’a peut être pas été suffisamment clair dans son discours sur les risques du progrès scientifique et de l’autre par la société qui croit comprendre mais en fait, le fait de façon superficielle, biaisée par les medias. Cette incompréhension on l’a retrouve typiquement dans le cas des OGM (organismes génétiquement modifiés).
Que pensez vous en effet des OGM ?
Le politiquement correct, voudrait en fait laisser entendre que le principe même est malsain, avant même de le vérifier. Il y a dans le problème des OGM, deux aspects, un aspect pratique et un aspect philosophique. Pour l’aspect pratique, aujourd’hui l’homme intervient pour faire des modifications orientées dans un sens qui lui est utile. Sur le coup ce n’est pas discutable ni même évitable, par exemple le fait d’introduire un gène de résistance, qui aurait pu se faire naturellement au cours de l’évolution laquelle s’étale rappelons le, sur des centaines de milliers d’années. Disons que l’homme a gagné des étapes en s’appropriant l’outil de la modification et brusquement le cours des évènements qui était aléatoire et sur le long terme, jusque là, va s’accélérer Sur le plan philosophique, on peut s’interroger aujourd’hui si en court-circuitant ainsi la nature, en bousculant aussi brutalement les règles de la sélection naturelle, on n’a pas effectué un virage sans retour, en donnant à l’homme la capacité de s’immiscer dans ce qui était une loi naturelle pour en faire un artefact !
Toute modification est potentiellement porteuse d’un risque. Les données actuelles laissent entendre qu’il y aurait peut être des petits risques, concernant les OGM, mais cela n’est pas encore formellement prouvé. Aujourd’hui le rejet total des OGM n’est pas acceptable, de même que son imposition. Pour ma part je reste convaincu, que dans un monde qui a de plus en plus besoin d’aliments pour ceux qui continuent a ne pas manger a leur faim, les modifications génétiques des plantes afin de les rendre résistantes pour telle ou telle pathologie ou nuisance, dans la limite d’une vérification sérieuse et scientifique des effets secondaires, ne sont pas à rejeter par principe.
Quel est votre sentiment par rapport au clonage humain ?
D’un point de vue moral et en tant que scientifique, je suis totalement opposé au clonage reproducteur qui devrait être irrémédiablement banni de l’esprit, car l’idée même est contre nature. Par contre, je suis plutôt favorable au clonage thérapeutique : il s’agit de prendre a partir d’un œuf fécondé, et a un stade très précoce des cellules diploïdes cellules indifférenciées et pluripotentes, qu’on isole pour les différencier in vitro et s’en servir pour traiter des maladies. Cette véritable « usine à cellules »ouvre des perspectives immenses. Bien sûr, certaines personnes diront que c’est « instrumentaliser la femme » que de voir ses ovules une fois fécondés, transformés en véritables usines thérapeutiques et de voir émerger derrière cet acte toute une industrie qui rapporte. Mais dans l’absolu pourquoi pas, si cela permet de traiter des maladies graves, génétiques, ou dégénératives comme la maladie de Parkinson. Alors oui au clonage thérapeutique et non au clonage reproductif. Imaginez un enfant malade de dix ans, ayant une espérance de vie de quelques années, songez à ce que signifierait de pouvoir prolonger sa vie au travers de l’implantation de cellules souches.
Le clonage thérapeutique est il pratiqué en Tunisie et si non dans le futur est ce réalisable ?
Il n’y a pas a ma connaissance de groupe qui travaille sur le sujet, pas encore. Bien entendu, c’est parfaitement envisageable. C’est juste une question de moyens et de ressources humaines. De plus dans le monde arabe et musulman, notre culture est très ouverte sur les innovations scientifiques. Le problème du clonage thérapeutique ne devrait pas poser des difficultés éthiques de principe car la Charia stipule que ce qui peut éviter la souffrance et protéger la vie est autorisé.
Le problème est bien plus simple que celui posé par l’avortement. Le fœtus n’est considéré de toute façon comme entité autonome qu’à partir de 120 jours, avant il n’y a pas de problème. .Que dire alors d’un ovule fécondé.
Que pensez vous de la création en Tunisie, du comité national d’ éthique médicale ?
Ce comité, dont j’ai l’honneur de faire partie, est une des réponses de la société au paradoxe souligné par Didier Sicard. Il y a aujourd’hui, ce risque de malentendu entre la société et la science telle qu’ elle évolue et une des façons de répondre à cela, c’est de créer la structure de réflexion, qui identifiera les « garde fous », et sensibilisera sur les risques de « dérapage ». C’est une façon de comprendre ce que la société est prête aujourd’hui à accepter d’une part, et ce que la science est capable de proposer au citoyen, de l’autre.C’est aussi une façon de s’assurer que la décision relative aux applications du Savoir est avant tout une décision commune, prise en accord avec le scientifique et le citoyen, sur les actions qu’ils jugeront socialement et éthiquement acceptables. Ce comité d’éthique recommande et justifie ses recommandations, il n’intervient pas en tant que censeur et il n’impose rien. C’est ensuite aux autorités publiques de décider, s’il convient de faire appliquer ces recommandations.
On dit que la lenteur de la croissance dans le domaine la santé, serait liée à l’ajustement structurel d’une part, et au manque de financement, qu’en pensez vous ?
L’investissement dans le domaine de la santé, est un investissement comme un autre, qui participe aux équilibres globaux d’un pays. On peut constater qu’en Tunisie, la part du social dans le budget de l’Etat est une part très importante, s’agissant des domaines touchant à la santé et à l’éducation, à la formation etc…Mais on peut toujours faire mieux avec le budget que l’ on a. Et pour rejoindre ce que j’ai dit tout à l’heure, c’est avant tout une question de développement économique. Globalement le budget alloué à la santé tourne autour de 1Milliard de dinars et cela correspond à 7% du budget de l’Etat soit le ( 1/13e) pour l’année 2005. Encore une fois en matière de santé, je suis convaincu que le problème n’est pas une question de quantité mais une question de qualité. Ce problème de qualité est aujourd’hui posé. Lors des réunions préparatoires du« Plan » en matière de santé ce thème est abordé : qualité des soins, qualité de la prise en charge, standardisation, qualification des structures. Tous ces sujets qui n’étaient pas abordés il y a une quinzaine d’années, font l’objet de débats à l’heure actuelle.
Et pour ce qui est de la recherche médicale, quels sont les efforts en ce domaine ?
Elle constitue une part non négligeable de l’effort de recherche de notre pays. La recherche globalement tourne autour de 1, 05% du PIB ce qui correspond à un montant de 350 millions de dinars, sur ce montant, 15% va à la santé ( environ 60 millions de DT).S’il y a une recommandation a faire ce serait de veiller à la constitution de véritables plateformes technologiques qui mettront les équipements lourds à la disposition des équipes et de s’atteler à trouver une solution au problème douloureux de la maintenance curative et préventive.
Pourriez vous nous décrire l’état de notre médecine générale et spécialisée aujourd’hui ? il fut un temps où nos plus grands spécialistes se formaient à l’étranger, ce courant continue t-il ou privilégions nous aujourd’hui la formation nationale ?
Dans le passé, il est vrai, il fallait partir à l’étranger car il n’y avait pas de facultés de médecine en Tunisie. Aujourd’hui les choses ont changé. Nous avons quatre facultés de médecine et tous nos besoins en médecins sont pourvus par ces quatre facultés. Il y a aujourd’hui une part très faible d’étudiants en formation en France, pour plusieurs raisons notamment du fait du numerus clausus
( institué en 1981) qui limite le nombre d’étudiants au travers du concours. De plus ces futurs jeunes médecins tunisiens préfèrent rester, en France qui a aujourd’hui un grand besoin de médecins.
Par contre, en Tunisie, nous sommes confrontés à un phénomène nouveau qui risque de perdurer : celui des médecins qui sont formés dans d’autres pays avec lesquels nous n’avions pas une tradition d’échanges universitaires dans le secteur médical ( Roumanie, Pologne, Russie etc…). Il y aura des problèmes d’équivalence de diplômes à clarifier, et il faudra aussi s’assurer que leur formation répond aux critères de qualité standards.
Finalement il faudra également maîtriser la démographie médicale en Tunisie . En terme quantitatif, la Tunisie a le nombre de médecins qu’il lui faut, mais le problème se pose en terme de distribution géographique de ces médecins. Malgré les incitations de l’Etat pour encourager les médecins à s’installer a l’intérieur, il reste encore beaucoup de carences dans ces zones, surtout en spécialistes.
Concernant l’état de notre médecine, j’ai eu le privilège d’être associé à une réflexion il y a deux ans, où l’on a abouti à deux constats : le premier est que la formation de notre médecine spécialisée est bonne, par la qualité de notre résidanat mais également par les stages complémentaires que nos médecins sont amenés à faire à l’étranger. Pour ce qui est de la médecine générale, le constat est que l’on peut mieux faire. Un certain nombre de propositions ont été discutées et à l’heure actuelle, elles sont au stade de la mise en application par les quatre facultés de médecine. Cette amélioration se veut être tant sur le plan théorique, que sur le plan clinique. On veut engager davantage le médecin dans la vie de ses patients, en le formant à la sémiologie et la pratique médicale. Il faudrait aboutir à une autre vision du médecin généraliste, qui n’est certes pas un spécialiste mais un médecin titulaire d’une véritable spécificité celle de la médecine de ville, capable de conseiller son patient pour les pathologies principales : hypertension, obésité, diabète, les problèmes infectieux courants et d’une façon générale les suivis pré et post hospitaliers. De pouvoir faire les bons diagnostics et de donner les bonnes prescriptions. Aujourd’hui la surconsommation médicale, est parfois le résultat d’une prescription inappropriée. C’est donc à la base, un problème d’éducation et de formation.
Le développement des médicaments requiert des technologies de milieux différents, de l’immunothérapie à la mise en place d’un vaccin, à la biotechnologie, quelle démarche suit la Tunisie, à cet effet ?
La biotechnologie fait partie des priorités fixées par le Ministère de la Recherche Scientifique et les efforts sont faits pour adapter l’enseignement à la formation dans ces nouvelles disciplines que sont la biologie moléculaire, la bio informatique la modélisation moléculaire. Il faut surtout que les jeunes chercheurs maîtrisent les outils d’accès et d’analyse des bases de données des génomes complets aujourd’hui librement accessibles. Les personnes qui ne connaissent pas la bioinformatique, sont comme des illettrés devant un dictionnaire ouvert. Si l’on veut développer la bioinformatique en Tunisie, il faut une formation solide des formateurs en bioinformatique à l’étranger.
Ces trois outils que je viens de citer sont, selon une enquête publiée il y a deux ans, sur « Nature genetics » sont précisément les outils les plus adaptés à la science dans les pays en développement et a leurs besoins. Ces outils ne sont pas coûteux contrairement à ce que l’on pense. S’agissant de la modélisation moléculaire, elle permet de concevoir en ordinateur, la forme de la molécule pour inhiber telle ou telle activité enzymatique. La recherche de médicaments originaux s’en trouve grandement facilitée. Tout cela est certainement accessible à nos pays, mais il faut le vouloir et y consacrer des moyens.
En Tunisie, une stratégie globale cohérente a été conçue pour reformer tout ce qui est nécessaire pour permettre l’épanouissement d’ une recherche scientifique conforme a des standards internationaux : création des laboratoires de recherche, adaptation des statuts et des modalités de fonctionnement, encouragement à la mobilité des chercheurs et à la valorisation des résultats de recherche. Je suis convaincu que tout cela aura un impact très positif sur la production scientifique du pays. Mais cela sera insuffisant pour faire émerger des résultats patents en terme de produits biotechnologiques a mettre sur le marché. Pour résoudre ce paradoxe il est essentiel de surajouter à la stratégie globale, une stratégie spécifique. Celle ci ciblera une liste précise de produits biotechnologiques demandés par le marché international dont il conviendra de piloter toutes les étapes de mise au point : de l’étape recherche au produit fini en passant par l’étape pilote, les lots de qualité requise pour les essais cliniques les contrôles de qualité, la mise à l’échelle pré- industrielle, l’investissement industriel sans oublier les plans d’affaire à élaborer et les stratégies de marketing à mettre au point. Il faut convenir qu’aucun établissement scientifique Tunisien ( ni dans le monde Arabe d’ailleurs ) n’a les ressources humaines, matérielles et financières et l’ensemble des compétences spécifiques requises pour conduire en solo l’ensemble de ce processus (ce que savent par contre faire les grandes compagnies pharmaceutiques mondiales ). D’ou une impression d’inachevé, d’une logique non poussée à son bout dans notre région . En fait ce qu’il faudrait instituer en plus, c’est un pilotage à l’échelle nationale, à un niveau élevé, indispensable pour coordonner l’action des diverses institutions qui vont travailler la main dans la main sur des objectifs complémentaires d’une même
Ces facteurs de succès sont :la volonté politique active sur le long terme, l’émergence d’une élite scientifique, la mise au point d’une stratégie globale et d’une stratégie produit, la coopération entre institutions nationales complémentaires, le pilotage et la coordination à un niveau très élevé, la mobilisation in fine des ressources financières publiques ou privées pour concrétiser la logique industrielle et commerciale Il convient enfin de préciser, que cette étude a également montré que le développement technologique de ces pays n’est pas redevable à l’éventuelle implantation locale de groupes bio pharmaceutiques internationaux (qui obéit en général à des objectifs commerciaux) mais bien à une stratégie nationale de développement volontaire et patiemment appliquée.
L’association britannique « Operations abroad » a renforcé son capital de confiance envers notre pays, en l’inscrivant parmi les destinations santé pour ses citoyens, de même que l’OMS, cite la Tunisie parmi les pays en tête dans le domaine de la santé, qu’en pensez vous ?
Il faut être fier de cette reconnaissance à l’étranger Dans ces conditions, on peut considérer cette médecine comme un véritable service et une expertise que l’on exporte. Par contre cela implique aussi un devoir d’exigence de qualité, pour maintenir cette confiance. Les cliniques qui se lancent dans de tels accords, sont amenées à se conformer aux standards internationaux de qualité de soin, de compétitivité, de rapidité et de garantie de résultats. Cela permet une mise à niveau vers le haut qui est bonne pour l’ensemble de la filière santé .
De plus si notre pays est à féliciter à l’échelle nationale ou internationale, c’est aussi au niveau de la place éminente qui a été accordée à la médecine préventive, notamment dans le domaine des maladies infectieuses à risque épidémique . La disparition de ces maladies contagieuses est à mettre sur le compte non seulement des campagnes de vaccination mais également sur celui de l’élévation du niveau de vie et de l’éducation. Et ça aussi c’est de la prévention.
On a éradiqué le problème en agissant en amont, et la médecine thérapeutique en aval n’y a joué qu’un rôle secondaire. La question que l’on doit se poser aujourd’hui, c’est de savoir si nous aurons la même approche pour les maladies chroniques non infectieuses ?
Le cancer, l’hypertension, l’obésité le diabète et autres troubles du métabolisme etc… Ces maladies sont les épidémies d’aujourd’hui et de demain, ( 20% de la population tunisienne est hypertendue ou diabétique). Pour faire face à ces épidémies non infectieuses, nous devrions avoir la même attitude de prévention que pour les maladies contagieuses. On a l’impression que le citoyen considère que la maladie infectieuse est naturellement prévisible, alors que la maladie chronique serait une fatalité. « On a le diabète parce que le père avait le diabète » !!!
Avec le renchérissement insupportable des médicaments issus des biotechnologies etc… un dinar investi dans la prévention vaudra un million investi dans les médicaments. Il faut renforcer la médecine préventive et les spécialistes de la santé publique capables d’aborder la maladie dans ses aspects globaux et populationnels. Ce qui est inquiétant, c’est l’augmentation considérable de cancers dans notre région prévue pour les vingt prochaines années. On ne prévient pas cette perspective par des traitements individuels mais par des politiques agissant en amont des facteurs de risque.
Que pensez vous de notre politique pharmaceutique, d’un point de vue sanitaire, économique et social ?
La Tunisie fabrique 40% de ces besoins en médicaments, Certes on peut probablement faire un peu plus, mais le marché est petit on ne pourra pas arriver à du 100% si on n’inclue pas une stratégie d’exportation. C’est avant tout un problème économique et de rentabilité. Mais un plus gros effort pourrait se faire dans la production de médicaments génériques qui sont actifs et moins chers . Des pays comme l’Inde, le Brésil et Israël ont fait émerger des génériques qui sont aujourd’hui de renommée mondiale.
Pour résoudre le problème de l’accès aux médicaments, notre industrie pharmaceutique gagnerait à produire ces génériques de façon plus offensive dans un esprit d’exportation .Les possibilités sont plus favorables pour les médicaments que pour les vaccins et la taille du marche intérieur y joue un rôle moins critique La Jordanie qui est plus petite que la Tunisie est un exemple, car elle exporte pour plus de 280 millions de dollars de médicaments.
Pensez vous que nous parviendrons un jour à une coopération nord Sud égale et non au transfert du savoir du nord au Sud ?
Au jour d’aujourd’hui, la science du Nord est d’abord développée pour répondre à des besoins du Nord. Les besoins du Nord, sont tributaires d’un marché qui répond à certains critères : où est le consommateur qui va acheter au prix que je vais afficher ? où est le marché fiable ?
Conclusion : les efforts de recherche effectuées au nord sont d’abord menés contre des pathologies prédominantes au Nord. Heureusement pour l’immense majorité, ces pathologies du Nord sont aussi retrouvées au Sud . Par contre là où le bât blesse, c’est quand il s’agit de pathologies spécifiques au Sud et qu’il n’y a pas de vaccins ou de médicament efficace. Pour le Paludisme on pourrait faire mieux en terme de traitement et il n’y a toujours pas de vaccin ;pour la leishmaniose, il n’y a pas de vaccins, et les médicaments sont très chers et dangereux. Il n’y a pas d’effort de recherche suffisant à l’échelle mondiale pour ces maladies qui concernent des populations qui n’intéressent pas les producteurs pharmaceutiques. Nous sommes donc ici, dans une logique de maladies orphelines, de maladies délaissées .Pour cela, la science du Sud doit s’intéresser à résoudre ses propres problèmes . C’est la raison pour laquelle l’Institut Pasteur de Tunis a focalisé ses efforts sur quatre pathologies : la rage, la tuberculose, la leishmaniose et les venins et toxines . Quatre pathologies proprement tunisiennes. Quant au concept de « transfert de technologie » je le récuse totalement :on ne transfère pas passivement une connaissance, mais on l’acquiert et on se l’approprie activement si possible en la générant soi même . Le Partenariat avec le Nord, ne viendra que de notre capacité à rehausser vers le haut notre recherche nationale.
Nous venons de signer une convention de coopération dans le domaine de la santé avec la France, le 1er octobre 2005.Convention entre l’Institut Salah AZAIEZ de Cancérologie et le cancéropole du grand Sud Ouest de France. Quels pourraient être selon vous, les avantages de ce rapprochement sur la recherche sur le cancer dans notre pays ?
C’est surtout a niveau des malades, on s’attendra à une meilleure prise en charge. Cette Convention sera bénéfique également, au niveau de la formation de nos spécialistes face aux nouvelles technologies. Je vois aussi dans cette coopération, un meilleur accès à des moyens technologiques qui seront un jour installés en Tunisie. L’autre conséquence directe, sera peut être aussi un meilleur échange, une meilleure coopération au niveau de la recherche épidémiologique et l’identification d’une politique de prévention . Pour ce qui concerne la recherche plus fondamentale plus en amont il faudra avant cela, s’assurer de nos atouts en main, pour être compétitifs à l’échelle internationale et s’assurer d’une plus value tant nationale qu’internationale
S’agissant du Cancer, c’est la deuxième cause de mortalité en Tunisie et pour la femme ?
Oui cette maladie est prévalente en Tunisie, et s’agissant de la femme c’est le cancer du sein qui est dominant. Au niveau de la prévention, un réel effort est fait, au travers de l’éducation et de la sensibilisation, à la détection précoce La mammographie est une pratique courante même si elle n’est pas encore généralisée. A partir d’un certain âge, il faut amener les femmes à se faire examiner régulièrement
Quelle serait selon vous, la priorité pour rendre la médecine plus adéquate et plus conforme aux aspirations de la population Tunisienne ?
Il faut établir et maintenir une relation de confiance entre le citoyen et notre médecine nationale.

Fériel Berraies Guigny
www.journaliste.montaf.com





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