Lecture du pèlerinage



La traduction que l’on donne du mot « hajj » est, faute de mieux, « pèlerinage », du grec peregrinus signifiant « étranger » ou « à l’étranger ». A partir de cet étymon adjectif, le latin a créé le verbe peregrinare au sens de « voyager à l’étranger ».

En effet, le pèlerinage, cinquième pilier de l’islam, se signale d’abord par l’idée de déplacement massif et de transhumance, notions toujours présentes dans son doublet savant : pérégrination. La seule différence entre cette dernière forme latinisante et la forme populaire « pèlerinage » est la connotation religieuse de cette dernière. Les musulmans font leur pèlerinage à la Mecque, les chrétiens à Lourdes, les juifs à la Hara de Djerba, etc.


Il est cependant évident que le mot a une signification beaucoup plus importante en islam, puisqu’il s’agit, non pas d’un rite facultatif et surérogatoire, mais d’un devoir sacré que le musulman est appelé à accomplir une fois dans sa vie, s’il en a les moyens physiques et financiers. De plus, pour les musulmans, la saison du pèlerinage est fixée aux dix premiers jours du douzième mois de l’hégire, appelé justement « dhulhijja ». Le rituel proprement dit doit être accompli à partir du 8ème jour de ce mois et jusqu’au 12ème ou 13ème selon les options et les possibilités de chaque pèlerin.

L’importance de ce rituel musulman est visible aussi au nombre impressionnant de pèlerins qui viennent chaque année pour un rassemblement ineffable autour de la Sainte Mosquée et sur le mont Arafat. Cette année encore, plus de deux millions de musulmans venus des quatre coins du monde seront là, tous de blanc vêtus alors qu’ils sont de toutes les nationalités et de toutes les races. Ils répondront des mêmes valeurs spirituelles et témoigneront de la même foi religieuse.

Lorsqu’un téléspectateur regarde la retransmission de ce rassemblement extraordinaire autour de la Kaâba, il ne peut réprimer une expression d’étonnement devant ce qu’il considère comme un phénomène proprement indicible. Quelle force secrète aurait donc guidé autant de musulmans vers cet Orient Absolu, ce point cardinal, sans qu’aucune autorité humaine ne les y obligeât ? Et puis quel potentat, si tyrannique soit-il, persuasif ou charismatique, pourrait obliger deux millions d’hommes à quitter leurs pays lointains, à y laisser familles et enfants, et à rejoindre ces lieux amènes à la faveur d’une pérégrination ultime, unanime et désintéressée ?


Plus émouvante encore semble être la participation effective à ce rituel. Je me rappelle avoir lu un témoignage du Professeur Ezzeddine Guellouz, esprit rationnel et homme digne de foi, où il ne trouvait pas de mot pour dire son émotion, voire son « choc » spirituel, en visitant pour la première fois les Lieux Saints. Il reconnaît pourtant avoir été jusque-là sceptique et même « incroyant ».


Aujourd’hui, où deux musulmans ne tombent même pas d’accord sur la manière d’accomplir un devoir sacré, il sied d’invoquer l’argument suprême du pèlerinage pour montrer comment les cloisonnements ethniques, raciaux et nationaux s’estompent. On me dira que même le pèlerinage n’échappe pas aux divergences alors même qu’il mène vers le lieu des convergences. Oui, et la lutte des sectes et des tendances partagera encore les malékites, les hanbalites et les autres. Tadis que le rituel est simple et aisé, les rigoristes et les extrémistes trouveront toujours à redire et voueront aux gémonies ceux qui ne les suivront pas dans les excès. A nos parents pèlerins, nous lancerons donc cet appel pressant de ne pas succomber si vite aux fatawas « takfiristes » (qui affectionnent l’excommunication systématique). Qu’ils se conforment à l’essentiel du pèlerinage tel qu’il a été simplement prescrit et enseigné par notre tradition religieuse, modérée et éclairée.


Et qu’il nous suffise de terminer par ce passage éminemment lyrique de l’historien Ezzeddine Guellouz, où, au-delà des dissidences et des désaccords de forme, demeure l’harmonie du fond :

« Je lève la tête…Ce que je ne voyais pas, je le vois maintenant. Le simple, si simple, cube, recouvert de cette simple, si simple, étoffe d’un noir terni par une année d’exposition au soleil du Hijaz, se confond avec l’obscurité de l’aurore. Il en devient presque irréel :
suspendu plutôt que posé par terre. La ronde hallucinante des fidèles paraît servir de socle à la Kaaba, et comme la porter en triomphe.

Les larmes sont là. Venues je ne sais d’où. Je ne suis plus le même homme. Non seulement, je ne suis plus l’incroyant ou l’indifférent qu’il m’est arrivé d’être, mais même plus le croyant abstrait que j’étais naguère, il y a seulement quelques instants. Le croyant soucieux de comprendre, d’analyser, les autres et soi-même, pour se situer, situer ses gestes, s’apprêtant – qui sait ? – à trouver les meilleures formules pour raconter tout cela plus tard, l’expliquer à des intellectuels comme lui, ce croyant-philosophe, je ne le reconnais plus, je ne me reconnais plus en lui.


Non, je ne suis plus qu’un homme qui pleure. Fort heureusement les formules qu’on me demande de prononcer sont simples, si simples, disant précisément les seules choses que je veuille crier en ce moment : « Dieu est grand ! Dieu est grand ! Il n’est point d’autre Dieu que Dieu… » Et les larmes coulent, coulent…Ma prière en deux rak’as, je la fais le visage baigné de larmes. Inondé, littéralement. Je me sens intérieurement inondé. Lavé. » (cité par Roger du Pasquier, Découverte de l’Islam, Edition des Trois Continents, 1984, pp. 111-112).
Nabil Radhouane





Commentaires


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Mona  (hejerbis@yahoo.fr)  |Vendredi 29 Decembre 2006 à 00h 58m |           
LAI ILLAIHA ILLALLAH WA7DAHOU LA CHARIKA LAK