Der(bidoun)



SAMEDI 1er mai 2010 , 15H45, stade olympique d’El Menzah
C’est grandiose : le stade était plein comme un œuf. Dans quinze minutes , l’ Espérance et le Club africain allaient se donner la réplique pour l’octroi du championnat de Tunisie de foot-ball. Les supporters étaient venus de partout : de la capitale , évidemment de la banlieue , cela va de soi. Mais aussi de tout le territoire national, il parait qu’il y avait un autobus qui est venu de Borj el khadhra ! Les tour-opérateurs avaient affrété des avions entiers qui étaient arrivés de Rome, de Milan, de Nice, de Marseille, de Munich et de Londres… Autours de l’aire de jeu , pas moins de cent photographes avaient pris leurs places, qui représentent les plus grands magazines du foot-ball mondial. Dans la tribune d’honneur, une centaine de chasseurs de talents , venus surtout d’Europe et des pays du golfe s’étaient confortablement installés ( il y avait même trois brésiliens,deux argentins et un mexicain reconnaissable grâce au…. drapeau mexicain qu’il a fièrement planté sur le haut de son sombréro). Les organisateurs de la fête avaient eu l’idée géniale de réserver une partie de la tribune aux anciens joueurs des deux équipes qui s’étaient installés , pêle-mêle en échangeant les souvenirs du bon vieux temps et en se disant que les joueurs d’aujourd’hui sont vraiment chanceux…Grandiose , je vous dis : G.R.A.N.D.I.O.S.E !

15H50….Le stade , qui était un tapis blanc parsemé de coquelicots et de marguerites, prit la couleur rouge vif et un cri monstre se fit sentir , où tous les sons s’entremêlaient : les chansons habituelles et typiques du derby tunisois montaient en puissance . Les uns scandaient « inchallah ,inchallah tariffa » , les autres entonnaient « twahachnakoum ya khobzitna ».Les trompettes , les tambours ,les darboukas s’en donnaient à cœur joie . La « troupe du bey » essayait avec beaucoup de mal de placer quelques notes de son sempiternel « wa hallilou wa kabbirou takbira… » . Les femmes poussaient des you –yous. Les enfants étaient hilares, fous de joie….Tout cela pour vous dire que le vrai , l’unique spectacle allait commencer et que les géants de notre sport numéro un avaient foulé le tapis

vert …

16H00…(précises) , l’arbitre siffle le début de la rencontre. Les quinze premières minutes sont jouées sur un rythme endiablé : chaque équipe , en possession de la balle joue un foot-ball simple et précis fait de passes courtes et rapides et des gestes techniques de haute envergure . Toute la panoplie du foot-spectacle y passait : les « petits ponts » succédaient aux grands, les centres millimétrés suivaient les débordements, les talonnades, les têtes plongeantes, les retournées acrobatiques . Tout y passait, TOUT ! Le public était ravi à en avoir la chaire de poule, à en mourir…



16H18…Alexis hérite du ballon au centre du terrain, voit l’appel de balle de Traoré, lobe l’axe central des sang et or ; le joueur togolais se retrouva seul devant le gardien espérantiste, et n’a aucune peine à mettre le ballon au fond des filets. Un colossal : « IL Y EEEEEEST » se fit sentir du coté clubiste. De discrets : « il y a hors-jeu » sont à peine audibles du coté opposé…La galerie rouge et blanche se mit à chanter : « l’ifriqi ya l’ifriqi, we n’mout ala jalik ». A droite de la tribune,on ne chantait pas, mais on s’occupait comme on pouvait : qui arrangeait ses chaussettes, qui allumait une cigarette, qui a choisi de s’évanouir pour faire diversion. Il y a même un monsieur bien comme il faut qui cria à la face de sa femme : « je t’ai bien dit de laisser le petit avec ta maman, il veut aller aux toilettes, MAINTENANT ! » . Mais lui, personne ne l’a entendu, heureusement pour lui !



16H40…A partir du but clubiste, les rouges et jaunes prirent le jeu à leur compte : en 22 minutes ils obtinrent 5 corners, tirent 6 fois de loin sans résultat . Et les contres du « club » étaient toujours aussi redoutables. Le rythme devenait insoutenable et le public était tenu en haleine. A la quarantième minute, Afful reçoit le cuir au niveau de la ligne médiane, d’un coup de reins il dribble deux arrières clubistes et dépose pratiquement la balle sur la tête d’Enéramo. Ce dernier, d’un coup de tête magistral remet les deux équipes à égalité. Comme par magie , les rôles furent inversés : les supporters sang et or se mirent à chanter : « tarajji ya dawla ta tara tata » ! Du coté rouge et blanc , on marmonnait : « on vous aura à la 96ème minute , on vous aura » . Le monsieur bien comme il faut clubiste dit à sa femme : « j’espère pour toi que tu as bien badigeonné d’huile d’olive et d’harissa les casse-croûtes au merguez qu’on va manger à la mi-temps . » Elle éclatât en sanglots, pas tant parce qu’elle avait oublié les sandwichs à la maison, mais surtout parce que son mauvais sort lui a donné un mari sans cœur qui pense à son ventre alors que le « club » était au bord du précipice .Elle le lui dit d’ailleurs haut et fort…. Ce fut le seul vrai évanoui de la journée…

16H45 …(précises) …L’arbitre siffle le repos , les deux équipes ayant eu entre-temps, chacune une occasion de reprendre le large. Un tir de loin d’Alexis ,encore lui , fut repoussé par la barre transversale. Et une déviation d’Enéramo fut sauvée sur la ligne par le gardien « africain » au prix d’un superbe plongeon .
La magie d’El Menzah perdura même pendant le repos : les haut-parleurs diffusaient les plus belles chansons de Abdelwahab, ponctuées par l’immortel « fiha goal,fiha goal ».Les supporters étaient aux anges ne sachant plus s’il fallait manger d’abord et parler après,ou bien le contraire . La majorité avait choisi de faire les deux à la fois. Les experts (et ils sont nombreux ) décortiquaient les schémas tactico-techniques. Les recruteurs se frottaient les mains . Et les photographes aussi. Et les anciens joueurs des deux camps disaient toujours : « les joueurs d’aujourd’hui ont vraiment de la chance… »


17H00…(précises)….La partie redémarre , sur les chapeaux de roues : des combinaisons ? Treize à la douzaine ! Des dribbles ? En veux-tu, en voilà ! Des tirs ? Incalculables ! Des une-deux , des débordements , des centrages…Il n’y avait plus ni clubistes , ni espérantistes …Il y avait UN public enchanté par un merveilleux spectacle . Une sorte de symbiose s’installât sur le stade , on allait presque crier « olé » à toute action… Mais, on ne l’a pas fait, je ne sais pourquoi . Peut être parce qu’on n’est pas espagnol….Et pourtant, on a fait la « ola » !!!
Les spectateurs , tout en applaudissant, se regardaient incrédules. Leurs yeux semblaient dire : « est-ce possible , une telle intensité de jeu, une telle abnégation, une telle maîtrise technique, une telle noblesse dans les gestes… ? »

17H32…La partie allait toucher à sa fin, les espérantistes se disaient qu’il fallait marquer tout de suite. Les clubistes n’avaient qu’une idée en tête : marquer à la 96ème …. Roger, qui venait à peine de faire son entrée sur le terrain, reçoit le ballon aux alentours du rond central, il avança en levant la tête, cherchant un soutien quelconque, un coéquipier démarqué , et puis, pris de je ne sais quelle inspiration, envoie un boulet de canon vers la cage du C.A. Tout le monde fut surpris, le keeper rouge et blanc en premier ; mais il fallait se rendre à l’évidence : la balle était au fond…Encore une fois, un immense cri de joie fit vibrer les piliers du stade. Une partie du public de l’E.S.T. se mit à chanter(en italien s’il vous plait !) : campione,campione , ohé,ohé. Ceux qui étaient venues de Londres ont tenté de timides « we are the champions ».Mais tous les deux furent engloutis par l’immanquable « tarajji ya ariiiiika, boutoula fi Bab Souiiiika » . A partir de ce moment, les sang et or reculèrent d’un cran , les rouge et blanc se jetèrent corps et âme vers l’avant .On eut droit à une fin de partie palpitante , à couper le souffle…Trempés de sueurs ,les joueurs puisaient dans leurs dernières ressources, les uns pour sauver leur acquis , les autres pour égaliser…

17H45…L’arbitre , qui a passé un après-midi très calme , tellement les protagonistes étaient fair-play , fait signe au quatrième arbitre que le temps additionnel sera de … 6 minutes. Il était lui-même si pris par le match qu’il a voulu prolonger le plaisir. Une partie du stade fit youppi ! youppi ! et l’autre fit aïe ! aïe ! Comme un bonheur ne vient jamais seul , on eut l’impression que tout ce beau monde chantait en chœur : youppi ay ,ay youppi,youppi ay !




17H51…(96ème min) …L’arbitre avait le sifflet à la bouche… Et…et…. Traoré surgit et égalise ! et l’homme en noir siffle la fin…..Ce qui se passât ensuite dépasse l’entendement : tous les joueurs se dirigèrent vers le rond central, serrèrent la main à l’arbitre et ses deux assesseurs, échangèrent de maillots en se félicitant d’avoir donné un si beau spectacle, fiers d’avoir été si braves ; ils décidèrent ,en se tenant tous par la main, de faire le tour d’honneur ENSEMBLE…. Au diable le (symbole du) championnat, on a prouvé sur le terrain qu on est des CHAMPIONS. Le public, qui a tout compris,était debout et applaudissait….On eut droit à trois tours d’honneur, et puis , petit à petit, le public se mit à évacuer l’enceinte du stade en ordre serré mais organisé… Les couleurs se mélangèrent mais tout le monde arborait un sourire béat sur la face….Sur le grand boulevard qui menait à la capitale, un très vieux monsieur, qui portait une chéchia représentant le drapeau tunisien, et une jebbah moitié rouge et blanche et moitié sang et or disait, la gorge serrée : « maintenant que j’ai vécu un derby pareil, je n’ai plus peur de mourir, et que…. les joueurs d’aujourd’hui ont vraiment de la chance ! » …


…..Quand ma fille (qui adore le ballon rond comme son papa) me tendit sa rédaction dont le sujet était :vous avez assisté à un grand événement sportif,décrivez, je l’ai félicitée pour son imagination pour le moins fertile, je lui ai suggéré de garder bien en mémoire ce qui s’est réellement passé en cette journée du 1er Mai 2010 ( on lui demandera certainement ,un jour ou l’autre de parler d’un cauchemar qu’elle aurait vécu…) Et je lui dis le plus sérieusement du monde : « les joueurs d’aujourd’hui, la fédération de foot-ball d’aujourd’hui et toutes les instances du sport-roi dans notre pays ont décidément beaucoup de chance ! ». Elle me fit un clin d’œil et s’en allât dans sa chambre en rigolant….
Lotfi Naffati


Photo: Le Club Africain -l’Espérance de Tunis mars 2009
Credit Infotunisie

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