Alors que les centres commerciaux gigantesques deviennent la destination de choix aux yeux de nombreux tunisiens, les petits détaillants sont amenés à lutter pour leur survie.
Par Jamel Arfaoui (Magharebia)
Le nombre croissant de centres commerciaux modernes en Tunisie inquiète les petits détaillants, qui craignent que leurs clientèles ne les abandonnent en faveur de ces nouveaux géants. Ils affirment que cette situation menace leur existence même de petits commerçants.
Avec tous les services supplémentaires apportés par les grands centres commerciaux - restauration rapide, cafés et aires de jeux - ces derniers sont dorénavant devenus une destination habituelle pour les sorties familiales et les moments de loisirs. Ils hébergent de plus toutes sortes de magasins, fournissant des marchandises pour une large gamme de consommateurs, ce qui en font des carrefours de consommation.
Il n'est pas surprenant que les détaillants tunisiens locaux montrent leur anxiété.
"Avec le flux continu de consommateurs dans les centres commerciaux majeurs qui offrent toutes les commodités, comme les denrées alimentaires, les matériels d'hygiène, et même les animaux", dit Mohammed Ali Bosneina, qui a hérité de son père d'une petite boutique de vente de fer et de matériel sanitaire, "le sort des gens comme moi, ce sera le chômage et la disparition".
Selon de nombreux propriétaires de commerces, le nombre de petites boutiques a d'ores et déjà commencé à baisser. Même s'il n'existe aucune statistique fiable sur le déclin du nombre des petits commerçants, ces derniers mettent en garde contre d'éventuelles conséquences plus négatives encore, si leurs activités ne sont pas protégées. Ce type de magasin représente souvent la seule source de revenu pour des familles de quatre membres ou plus.
Mehdi Ben Khalifa est propriétaire d'une épicerie à Tunis. Il lutte encore contre le courant, mais ressent déjà l'impact négatif des grandes surfaces. Son revenu a diminué, passant à un quart de ce qu'il gagnait dans le passé.
"Si les choses continuent ainsi", dit Ben Khalifa, "Je serai obligé de fermer mon magasin... Les grands centres commerciaux se sont transformés en requins qui dévorent tout".
Selon l'analyste économique Janat ben Abdallah, la hausse du nombre de centres commerciaux majeurs au cours des dernières années "est seulement l'un des résultats de la réforme économique entreprise en Tunisie, qui a été intégrée dans le système économique global".
Ben Abdallah ajoute qu'à l'avenir, ce nouveau marché sera ouvert aux investisseurs étrangers, ce qui fera accroître la compétition. Et dans cette équation, les petits commerçants subiront encore davantage de pression et de menaces.
"Dans cette perspective", dit-elle," le Gouvernement tunisien a établi des mécanismes et des programmes visant à soutenir les propriétaires de petits commerces et les entreprises de taille moyenne opérant dans le secteur des services en général. Cela devrait améliorer leurs capacités financières, les encourager à étendre leurs affaires, et les aider à s'acclimater aux nouvelles réalités du marché tunisien".
La bonne nouvelle, c'est que les géants modernes de la consommation n'ont pas encore envahi les quartiers pauvres. Ils sont en général situés loin des quartiers les plus défavorisés, ce qui signifie que les clients doivent au préalable prendre leurs voitures ou un taxi.
Zeinab Ben Mabrouk vit dans un quartier pauvre de la capitale. Elle dit qu'elle restera fidèle envers son commerce de proximité, parce que "les promotions offertes dans les grands centres commerciaux ne m'attirent pas".
Pour se rendre dans une grande surface, Ben Mabrouk devra prendre un taxi, ce qui ne fera qu'augmenter ses dépenses.
"Les rabais annoncés, même s'ils sont réels, ne sont pas profitables pour moi, parce que je dois prendre un taxi, ce qui me coûtera aussi cher que le prix de la remise, voire plus. Les rabais que j'obtiendrai ne couvriront jamais la moitié seulement du prix du déplacement", dit-elle.
A la place des remises commerciales, les petits magasins situés en zones défavorisées offrent à leurs clients des crédits informels. Ainsi, si ces derniers n'ont pas les moyens pour payer d'emblée un produit, ils peuvent toutefois se ravitailler et payer lorsque l'argent est à nouveau disponible. Et ça marche.
"Mes clients me sont restés fidèles", dit Salem ben Omar, assis dans sa boutique. Il est propriétaire d'une épicerie dans le quartier populeux de Kabaret, à Tunis. "Vous savez pourquoi mes clients ne m'ont pas abandonnés ? Ce n'était pas volontaire ; ils y ont été obligés parce que je leur offre une chance réelle, que même les plus grands centres commerciaux ne leur offrent pas. C'est le crédit, sans obligation légale ou intérêts de retard".
Mais les centres commerciaux ont également leurs partisans.
Contrairement à Zeinab Ben Mabrouk, Najia préfère les grandes surfaces aux magasins de proximité. "Ils nous donnent l'occasion d'acheter à des prix différents de ceux des épiciers", dit-elle. "Ils donnent aussi la possibilité à mes enfants de passer un bon moment là-bas, dans les lieux qui leur sont réservés. De cette manière, je fais d'une pierre deux coups".

Hamed Ashour dit que les centres commerciaux sont une nécessité et un luxe inhérents au développement. "C'est le prix du progrès, et une certaine entité doit en payer le prix", dit-il.
"Les tunisiens, comme ils le disent, adorent la vie", dit le chercheur en sciences sociales Ammar Mohammed. "S'ils ont l'argent, ils se montreront extravagants dans leurs dépenses alimentaires, et ils se mettront en quête d'agréments en plus des produits nécessaires. La consommation dans les grands centres commerciaux est devenue comme un prestige dans la culture tunisienne. Même s'il faut emprunter de l'argent pour cela, c'est pour certains un signe de civilisation et d'appartenance à la classe riche".
Mais Ashour affirme que les petits commerces ne s'éteindront pas, car les clients en auront toujours besoin.
Selon l'étude la plus récente publiée par l'Office National tunisien des Statistiques, il y a 200 000 épiciers en Tunisie. La plupart sont installés dans les grandes villes ; de nombreux villages se ravitaillent encore en produits alimentaires et autres fournitures lors des marchés hebdomadaires.
"Je dois me rendre dans les plus grands centres commerciaux avec les membres de ma famille, pour combiner les achats et les divertissements", dit Monsef Al Ziani, employé dans une entreprise privée. "Et je le fais en les invitant à déjeuner dans un restaurant adjacent ou dans un fast-food, ou même dans un café placé dans la zone", dit-il à Magahrebia.
"De cette manière, je me fais croire, et je fais croire à ma famille, que les courses deviennent un amusement".
Source : Magharebia
Jamel Arfaoui

Par Jamel Arfaoui (Magharebia)
Le nombre croissant de centres commerciaux modernes en Tunisie inquiète les petits détaillants, qui craignent que leurs clientèles ne les abandonnent en faveur de ces nouveaux géants. Ils affirment que cette situation menace leur existence même de petits commerçants.
Avec tous les services supplémentaires apportés par les grands centres commerciaux - restauration rapide, cafés et aires de jeux - ces derniers sont dorénavant devenus une destination habituelle pour les sorties familiales et les moments de loisirs. Ils hébergent de plus toutes sortes de magasins, fournissant des marchandises pour une large gamme de consommateurs, ce qui en font des carrefours de consommation.
Il n'est pas surprenant que les détaillants tunisiens locaux montrent leur anxiété.
"Avec le flux continu de consommateurs dans les centres commerciaux majeurs qui offrent toutes les commodités, comme les denrées alimentaires, les matériels d'hygiène, et même les animaux", dit Mohammed Ali Bosneina, qui a hérité de son père d'une petite boutique de vente de fer et de matériel sanitaire, "le sort des gens comme moi, ce sera le chômage et la disparition".
Selon de nombreux propriétaires de commerces, le nombre de petites boutiques a d'ores et déjà commencé à baisser. Même s'il n'existe aucune statistique fiable sur le déclin du nombre des petits commerçants, ces derniers mettent en garde contre d'éventuelles conséquences plus négatives encore, si leurs activités ne sont pas protégées. Ce type de magasin représente souvent la seule source de revenu pour des familles de quatre membres ou plus.
Mehdi Ben Khalifa est propriétaire d'une épicerie à Tunis. Il lutte encore contre le courant, mais ressent déjà l'impact négatif des grandes surfaces. Son revenu a diminué, passant à un quart de ce qu'il gagnait dans le passé.
"Si les choses continuent ainsi", dit Ben Khalifa, "Je serai obligé de fermer mon magasin... Les grands centres commerciaux se sont transformés en requins qui dévorent tout".
Selon l'analyste économique Janat ben Abdallah, la hausse du nombre de centres commerciaux majeurs au cours des dernières années "est seulement l'un des résultats de la réforme économique entreprise en Tunisie, qui a été intégrée dans le système économique global".
Ben Abdallah ajoute qu'à l'avenir, ce nouveau marché sera ouvert aux investisseurs étrangers, ce qui fera accroître la compétition. Et dans cette équation, les petits commerçants subiront encore davantage de pression et de menaces.
"Dans cette perspective", dit-elle," le Gouvernement tunisien a établi des mécanismes et des programmes visant à soutenir les propriétaires de petits commerces et les entreprises de taille moyenne opérant dans le secteur des services en général. Cela devrait améliorer leurs capacités financières, les encourager à étendre leurs affaires, et les aider à s'acclimater aux nouvelles réalités du marché tunisien".
La bonne nouvelle, c'est que les géants modernes de la consommation n'ont pas encore envahi les quartiers pauvres. Ils sont en général situés loin des quartiers les plus défavorisés, ce qui signifie que les clients doivent au préalable prendre leurs voitures ou un taxi.
Zeinab Ben Mabrouk vit dans un quartier pauvre de la capitale. Elle dit qu'elle restera fidèle envers son commerce de proximité, parce que "les promotions offertes dans les grands centres commerciaux ne m'attirent pas".
Pour se rendre dans une grande surface, Ben Mabrouk devra prendre un taxi, ce qui ne fera qu'augmenter ses dépenses.
"Les rabais annoncés, même s'ils sont réels, ne sont pas profitables pour moi, parce que je dois prendre un taxi, ce qui me coûtera aussi cher que le prix de la remise, voire plus. Les rabais que j'obtiendrai ne couvriront jamais la moitié seulement du prix du déplacement", dit-elle.
A la place des remises commerciales, les petits magasins situés en zones défavorisées offrent à leurs clients des crédits informels. Ainsi, si ces derniers n'ont pas les moyens pour payer d'emblée un produit, ils peuvent toutefois se ravitailler et payer lorsque l'argent est à nouveau disponible. Et ça marche.
"Mes clients me sont restés fidèles", dit Salem ben Omar, assis dans sa boutique. Il est propriétaire d'une épicerie dans le quartier populeux de Kabaret, à Tunis. "Vous savez pourquoi mes clients ne m'ont pas abandonnés ? Ce n'était pas volontaire ; ils y ont été obligés parce que je leur offre une chance réelle, que même les plus grands centres commerciaux ne leur offrent pas. C'est le crédit, sans obligation légale ou intérêts de retard".
Mais les centres commerciaux ont également leurs partisans.
Contrairement à Zeinab Ben Mabrouk, Najia préfère les grandes surfaces aux magasins de proximité. "Ils nous donnent l'occasion d'acheter à des prix différents de ceux des épiciers", dit-elle. "Ils donnent aussi la possibilité à mes enfants de passer un bon moment là-bas, dans les lieux qui leur sont réservés. De cette manière, je fais d'une pierre deux coups".

Hamed Ashour dit que les centres commerciaux sont une nécessité et un luxe inhérents au développement. "C'est le prix du progrès, et une certaine entité doit en payer le prix", dit-il.
"Les tunisiens, comme ils le disent, adorent la vie", dit le chercheur en sciences sociales Ammar Mohammed. "S'ils ont l'argent, ils se montreront extravagants dans leurs dépenses alimentaires, et ils se mettront en quête d'agréments en plus des produits nécessaires. La consommation dans les grands centres commerciaux est devenue comme un prestige dans la culture tunisienne. Même s'il faut emprunter de l'argent pour cela, c'est pour certains un signe de civilisation et d'appartenance à la classe riche".
Mais Ashour affirme que les petits commerces ne s'éteindront pas, car les clients en auront toujours besoin.
Selon l'étude la plus récente publiée par l'Office National tunisien des Statistiques, il y a 200 000 épiciers en Tunisie. La plupart sont installés dans les grandes villes ; de nombreux villages se ravitaillent encore en produits alimentaires et autres fournitures lors des marchés hebdomadaires.
"Je dois me rendre dans les plus grands centres commerciaux avec les membres de ma famille, pour combiner les achats et les divertissements", dit Monsef Al Ziani, employé dans une entreprise privée. "Et je le fais en les invitant à déjeuner dans un restaurant adjacent ou dans un fast-food, ou même dans un café placé dans la zone", dit-il à Magahrebia.
"De cette manière, je me fais croire, et je fais croire à ma famille, que les courses deviennent un amusement".
Source : Magharebia
Jamel Arfaoui






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