Ghmouk El-ward de Mourad Sakli en ouverture du festival de Carthage



Il est vingt heures. Musiciens et chanteurs franchissent un à un la porte de la petite salle de la maison des arts au Belvédère, sous le regard de Mourad Sakli. Amusés et décontractés, ils prennent place devant les pupitres et commencent à accorder leurs instruments, tout en échangeant quelques plaisanteries. Depuis le 2 juin, les répétitions du spectacle musical Ghmouk El-ward, qui assurera l’ouverture de la 39e session du Festival international de Carthage (le 11 juillet à 21h30) vont bon train. «C’est un grand honneur d’assurer cette ouverture mais aussi une très grande responsabilité» , laisse échapper ce musicologue qui ne perd pas le sourire. Et pour cela, il n’a pas de temps à perdre. Très vite, il lance le coup d’envoi de la énième séance de répétition. Avec un geste ferme mais élégant, il interrompt les discussions et les chuchotements. «Nous commençons par le début», ordonne-t-il, en jetant un regard à Lassaâd Hosni et Mohamed A. Kader B. Haj Kacem, les percussionnistes, qui ouvrent aussitôt le bal, suivis par Soufiène Ben Khélifa à l’alto, Samir Bich’cha à la contrebasse, Lassaâd Zouari au violon, Nabil Zouari au violoncelle.


Assis au milieu de ses musiciens, mains crispées et le regard fixant la partition, Mourad Sakli, guette la moindre note, le moindre son, le moindre rythme…Tantôt silencieux, tantôt élevant la voix, il chante les notes. «Echanger les regards, cela vous permettra de vous situer dans le spectacle. Attention !», interrompt-il. Le naï, joué par Maher Ben Khélifa, sort en solo et Sakli continue à donner ses instructions. Le violoncelle entre en scène et accompagne les gémissements du naï. Les percussions se lancent de nouveau. «Tabal», «tar»», «bendir», «darbouka en verre»… «Allez ! Reprenez ! Sans percussions…et maintenant tous ensemble». Minutieux et perfectionniste, Sakli ne laisse échapper aucune disharmonie. Il varie les modes, cherche et exploite la moindre sonorité. «Je tiens à ce que le public ne trouve pas le temps de s’ennuyer ou de se lasser. A chaque seconde, je change de rythme, de ton, d’air, tout en conservant le timbre tunisien de la musique et la conception musicale», explique-t-il.



Treize séquences, alternant entre chant et musique composent ainsi ce concert d’une heure quarante-cinq minutes, production Festival International de Carthage 2003. Des séquences exécutées par des chanteurs et musiciens, diplômés de l’Institut Supérieur de Musique qui sont aussi des chercheurs et des musicologues, spécialisés dans la musique tunisienne. Les improvisations sont nombreuses. Idem pour les solos et les duos, aussi bien instrumentaux que vocaux.


Musique de Mourad Sakli, parole de Khaled Ouaghlèni, mise en scène de Ilyès Baccar et une scénographie assurée par Ahmed Bennys…traduiront une histoire d’amour entre un nuage et une rose. Ce nuage s’étalera dans le ciel et masquera la chaleur du soleil pour protéger la rose. Sa bien-aimée jalouse, la lune se moquera de ce «sacrifice», «fou» et «irraisonnable». Quatre chanteurs, à savoir Zied Gharsa, Doursaf Hamdani, Shéhrazed Hlel, Rym El-Fehri joueront cette pièce originale et romantique. Une histoire inspirée d’une expression tirée du parler tunisien, Ghmouq El-ward (un voile pour les roses). Elle désigne le «temps qu’il fait parfois au cours du printemps, quand le ciel se voile de nuages hauts et blancs; qui ont pour effet d’adoucir la chaleur grimpante. Il en résulte un temps très doux et serein, qui n’est gâché ni par le vent ni par la pluie», selon l’explication de Ali Louati. Une explication donnée un jour, autour d’un café, en présence de Mourad Sakli et Khaled Ouaghleni. L’idée d’un spectacle a donc germé dans la tête de ce musicologue et ce poète, passionné du patrimoine tunisien. Leur objectif : créer un spectacle typiquement tunisien «Il faut partir de nous, de notre battement de cœur, de nos images. Et tisser ensuite nos croyances et affirmer notre identité», nous confie Ouaghleni.


Le point de départ est donc une légende ou un conte populaire tunisien; une croyance de nos ancêtres qui reconnaissaient dans Ghmouq el-ward la manifestation d’une sagesse céleste.


Les paroles se résument en un dialogue entre une rose, un nuage et la lune, dialogue entre la laideur et la beauté, l’espoir et le désespoir, l’individualisme et le dévouement. L’histoire débute avec la peur de la mort pour déboucher sur un attachement plus fort à la vie. «Il m’a paru fondamental de parler aujourd’hui des notions comme l’amour, le sacrifice, le romantisme. Des notions qui s’effritent et se perdent dans ces temps de guerre. J’ai voulu parler de l’homme et de l’humanisme, pousser un cri d’espoir, un jet de lumière dans nos cœurs qui ne cessent de sombrer dans les ténèbres. Nous sommes profondément tristes face à ce qui se passe sous nos yeux et autour de nous. Et il ne faut pas que cette tristesse nous fasse oublier qui nous sommes. Les cœurs battent encore pour l’amour et le sacrifice. Il suffit de le rappeler pour se sentir meilleur», explique Ouaghleni. Ce rappel est illustré dans le dialecte tunisien. Aucun mot n’est étranger à la langue maternelle. Le poète a essayé de mettre en valeur la beauté des paroles «qu’on a tendance à oublier», la splendeur des images «qui n’ont plus le droit d’exister». Sa vocation de professeur de littérateur arabe et sa grande passion pour la chanson tunisienne des années soixante l’ont aidé dans ses recherches. Comme Sakli, il varie les rythmes et les paroles, toujours dans un contexte tunisien. Ensemble, ils essayent d’enrichir et de développer un patrimoine, «la meilleure façon de le conserver sans le banaliser». Ouaghleni s’inspire de la simplicité d’un Jamoussi et du romantisme d’un Jouini.





La musique fuit toute étiquette, même celle du romantisme. «La musique ne renvoie pas à une seule et unique émotion», affirme Sakli. C’est pourquoi elle est universelle. Sakli parle à des cœurs, tristes et heureux, rêveurs et réalistes… Il ne compose pas pour un public mais pour chaque personne dans le public. «Chacun peut comprendre la musique selon ses émotions de l’instant. J’ai placé, par exemple, la clarinette, jouée par Abdelwaheb El-Kares, pour marquer les moments optimistes du concert et il se pourrait que certains des auditeurs ne partagent pas cette distinction. Ils sentiront peut-être la tristesse à travers le son plaintif de cet instrument. Tout est relatif. Et le public est tellement divers qu’il est difficile de prévoir ses émotions ou ses réactions».


Mais Sakli n’a pas peur du public de Carthage. Car, selon lui, ce public est tunisien. Il se reconnaîtra et s’identifiera, même à son insu, dans cette musique qui lui est destinée et qui lui ressemble. «Ma musique s’inspire du patrimoine, du Nord au Sud du pays, et elle essaye de puiser dans la mémoire sonore de chaque Tunisien, de parler à son cœur et à son âme. Il trouvera certainement ses points de repère».
Mourad Sakli, a déjà rencontré ce public festivalier, il y a quatre ans, quand il a présenté Une si longue histoire, une histoire d’amour, racontée avec cette même technique musicale. Le résultat était, selon lui, satisfaisant. Ghmouq el-ward est donc un nouveau spectacle mais il conserve la même recherche dans le langage musical tunisien «extrêmement riche mais mal exploité». Un spectacle qui s’annonce amusant, mais surtout d’une grande qualité artistique.

Source: La presse



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