« Non à l’Afro pessimisme, l’Afrique est un acteur crucial dans les relations internationales » !



Par Fériel Berraies Guigny. Paris
Afrique, terre de nos ancêtres, berceau de l’humanité, mais aussi terre de toutes les malédictions. Esclave d’un passé qui détermine son présent, ce Continent subit depuis toujours un certain « imaginaire collectif » qui le voue à « l’Afro pessimisme », mais est ce à juste titre?
Terre inconnue, puis terre d’exploration et de conquête, l’Afrique va au départ, attirer les grandes puissances coloniales, en quête de richesses. Colonisation, traite des nègres, l’Afrique connaîtra alors, ses heures les plus sombres. Après la décolonisation, elle affrontera un autre pan douloureux de son histoire, devenu terrain de guerre froide, qui cristallisera les affrontements et l’opposition légendaire Est/Ouest. L’aide au développement déterminera alors, la donne géopolitique dans le Continent. Mais la fin de la guerre froide, signera également le désengagement envers les pays africains qui connaîtront dés lors, une crise économique et financière sans lendemain. Ajouté à cela, le poids d’une dette extérieure et des plans d’Ajustement structurels imposés par le FMI.
Démographie galopante, migrations régionales, éclatement des Etats, recompositions géopolitiques, urbanisation massive, ambitions politiques et religieuses, ont tôt fait de redessiner la Carte du vieux Continent. Mais l’Afrique est aussi une formidable mosaïque continentale, bénie par la biodiversité.

L’après 11 septembre, lui donnera un second sursis : car les puissances occidentales face au spectre du terrorisme, prendront conscience de la nécessité d’éradiquer les poches de pauvreté dans le monde. L’Afrique bénéficiera alors de nouvelles aides, alors qu’une nouvelle géographie des rapports Nord/Sud se dessinera. Mais le spectre du sida et la détérioration de l’environnement, continuent de peser lourdement sur les perspectives de développement dans cette région du monde.

Quand on aborde l’Afrique on l’aborde au travers de trois espaces territoriaux émergents : le premier, aux deux extrémités du Continent, est formé par l’Afrique du Nord et l’Afrique du Sud ; le second recoupe les zones de guerre de la Corne de l’Afrique, des Grands lacs et du Congo ; et le troisième se développe dans le contexte de l’internationalisation des échanges et de la nouvelle exploitation des ressources.

L’ouvrage de Philippe Hugon « Géopolitique de l’Afrique » (éditions Armand Colin, 2006) nous donne une relecture de l’Afrique. Une vision plus nuancée qui veut s’éloigner de tout postulat négativiste. Au contraire, pour l’auteur, l’Afrique reste un acteur géopolitique émergent dans les relations internationales. Philippe Hugon est un spécialiste de l’Afrique Subsaharienne. Cet économiste qui a écrit une quinzaine d’ouvrages centrés sur les questions de développement et d’urbanisation en Afrique Noire, est également Professeur émérite de l’Université de Nanterre, il est directeur de recherche à l’IRIS. Philippe Hugon est l'auteur d’une centaine d'articles dans des revues spécialisées et de plus de 15 ouvrages sur le développement et l'économie politique internationale.


Rencontre avec Philippe Hugon



L’Afrique aujourd’hui a du mal à se débarrasser de certains clichés allant du « racisme à l’Afro pessimisme » qu’en pensez vous ? quelle est la spécificité géopolitique de ce Continent ?
Il y a toujours eu des représentations de l’Afrique qui étaient pessimistes, ce qu’on appelle aujourd’hui « Afro pessimisme » et qui existaient déjà du temps de Malthus. Il évoquait les trois tares de l’Afrique, à savoir les guerres, les épidémies et les famines. Aujourd’hui on continue à raisonner à partir de ces maux. Mais la question est justement de démontrer que l’Afrique n’est pas simplement réductible à des questions de conflits ou de tares épidémiques. A l’encontre, il y a également une représentation que l’on pourrait considérer « D’afro centriste », et on justifie ces maux en expliquant justement que si elle a connu ces maux, c’est justement qu’elle a été victime également de l’Histoire. De l’esclavage, à la colonisation et toutes les différentes formes d’impérialisme et de domination. Il faut avoir une vision plus afro réaliste, car l’Afrique est très contrastée et il y a véritablement « Des Afrique » du Sahel à la région Australe. Il y a des avancées qui sont incomparables. Le pays le plus touché par le virus du Sida, justement le Botswana est aussi le pays qui a la meilleur gestion de sa rente de diamants. Il y a une forte croissante et peu d’inégalités. C’est une Afrique plurielle.

L’Afrique est continent pluriel, mais est elle unie? Expliquez nous nous le titre « géopolitique de l’Afrique »
Il y a une unité de L’Afrique aujourd’hui, quoi que l’on dise. Mais je tiens à préciser que dans mon ouvrage, j’ai mis de côté l’Afrique du Nord car je la rattache plus à la méditerranée et au Moyen Orient. Par ailleurs s’agissant de l’Afrique Subsaharienne, le niveau de développement économique n’est pas comparable à l’Afrique du Nord, ou à l’Afrique septentrionale et l’Afrique du Sud. Historiquement, la géopolitique africaine a eu une réputation quelque peu sulfureuse liée à l’impérialisme allemand et à la colonisation. Dans l’Histoire, l’Afrique faisait en effet parti d’un débat géopolitique, dés le XIX es.

Vous dites que c’est un acteur émergent dans les relations internationales?
Oui, je pense qu’il faut s’éloigner de cette image d’une Afrique subissant inlassablement son histoire pour voir la « force des faibles » car elle peut peser dans le débat international. Elle a son poids du fait de ses ressources stratégiques, notamment s’agissant de ses richesses minières, mais également à travers sa biodiversité. Elle pèse de plus en plus en tant que Continent réunissant des Etats indépendants, elle est devenu un Continent émergent qui siége dans les institutions internationales, ce qui n’était pas le cas historiquement. Aujourd’hui dans un système de mondialisation, avec la fin de la colonisation, même s’il est vrai qu’il y a encore quelques traces, elle émerge avec la diversité de ses partenaires. Il faut rappeler en effet, les nouveaux partenariats qu’elle a tissé avec des pays comme la Chine et l’Inde qui risquent de détrôner le vieux Continent Européen. Les nouveaux pays comme l’Indonésie, le Japon et la Malaisie amènent de nouveaux enjeux pour la région, notamment s’agissant du domaine pétrolier. Mais il ne faut pas oublier que l’Afrique dans le domaine culturel et artistique, est mondialisatrice.

Aujourd’hui, quelles sont les motivations des grandes puissances par rapport à ce Continent qui est de plus en plus délaissé ?
L’Union Européenne s’est en effet, en partie désengagée de l’Afrique en se recentrant plus sur son espace européen (Europe du nord et de l’est). Et depuis le 11 septembre, les Etats-Unis sont en effet, très présents en Afrique. Parmi les arguments qui l’expliquent il y a la lutte contre le terrorisme et il y a l’argument stratégique pétrolier et des mines. 25 % de l’approvisionnement en pétrole des Etats-Unis, viendront dans les dix prochaines années d’Afrique. La question humanitaire est aussi d’actualité car il faut savoir que dans un monde interdépendant, la pauvreté est aussi un terreau de la violence. Il peut y avoir donc des effets de retour sur les pays qui se disent « protégés ». Il ne faut pas oublier également, la question migratoire et les problèmes liés au réchauffement de la planète. Les questions relatives à la santé sont aussi primordiales, s’agissant du paludisme et de son éradication. Dans l’intérêt même « égoïste » des pays européens, la question du développement de l’Afrique reste donc cruciale.

Selon vous, quelles sont les limites des politiques d’ajustement structurels à l’heure actuelle, en Afrique ?
Les politiques d’ajustement structurels ont eu dans la majorité des cas, des résultats très mitigés. Il est vrai que la plupart des pays africains, sont dans une situation d’endettement et de gaspillage de fonds qui font que les mesures d’assainissement ne donnent pas de résultats probants, hormis le domaine de l’assainissement financier où on a pu observer ces dernières années, des résultats dans le domaine de l’inflation et des rééquilibrages financiers. Les déficits budgétaires sont moins importants, on a observé que les entreprises publiques avaient moins de déficit aussi. Mais globalement, les pays africains sont loin d’avoir été mis sur la traîne de croissance du développement durable. Bien sur, il y a quand même une croissance économique relativement forte, mais il n’y a pas eu une revalorisation des produits primaires qu’ils exportent. Sans la montée en gamme de produits, permettant une meilleure spécialisation des pays africains qui sont pour 95% encore exportateurs de produits primaires issus du sol ou sous sol, il faut s’attendre à l’essoufflement de la croissance. L’ajustement structurel, est par ailleurs remis en question aujourd’hui, y compris par les institutions de Bretton Woods. Mais ce qu’il faut savoir c’est que dés le milieu des années 90, la priorité a été donnée à l’éradication de la pauvreté.

Comment faire face aux problèmes liés à l’environnement ? la catastrophe environnementale en Côte d’Ivoire ne fait elle pas penser au concept de « Continent poubelle » ?
Il y a des questions environnementales très importantes en Afrique. Mais l’Afrique ne participe pas tellement aux grands problèmes environnementaux mondiaux, à commencer avec l’émission de co2. Elle a une faible empreinte écologique, cependant elle subit les effets du réchauffement climatique, de l’industrialisation et en partie, elle est un « lieu de recyclage de déchets ». Or l’Afrique, à une faible capacité de résilience par rapport à un certain nombre de situations environnementales. Que ce soit la déforestation, la désertification, le réchauffement climatique etc., les questions environnementales bien sûr, divergent du fait du contraste géographique et climatique du Continent africain.

Peut on parler de marginalisation économique s’agissant de ce Continent ?
L’Afrique Subsaharienne a perdu aujourd’hui des parts de marché assez importantes, elle subit une érosion de préférences. Elle est un dans un contexte de mondialisation de frontières, où elle doit se battre pour imposer ses produits. Et avec le coton, elle avait réussi, mais depuis la suppression des accords sur le « vêtement textile « en 2005, elle s’est vue remplacer par la concurrence des industries pakistanaises et indiennes et chinoises. Ce problème on le retrouve aussi en Afrique du Nord. Le gros problème pour l’Afrique, c’est qu’en diversifiant ses partenaires et en ne changeant pas ses produits, elle se fige dans une relation post coloniale avec les pays acheteurs.

Hormis la régionalisation et le panafricanisme, voyez vous d’autres formes de coopération?
Il y avant tout des relations interafricaines, et la priorité est de construire des
« Afrique » sur des bases régionales. Cela existe déjà en Afrique Australe, avec le poids dominant de l’Afrique du Sud, il y a quelques éléments en Afrique Occidentale également. Cela permettrait de créer des marchés suffisamment larges pour pouvoir peser ensuit sur la scène internationale. Les autres formes de coopération doivent être davantage des accords de coopération de long terme, on parle de co-développement, mais à mon avis il faudrait repenser des accords entre les pays émergents et industriels dans une option longue termiste. Le problème de l’Afrique c’est que dans les activités économiques qui sont très rentables, il y a des taux de retour très importants en terme d’investissement mais il y a des risques qui sont considérés très élevés. Or la logique capitaliste, exige des taux de retour en trois ou quatre ans, sur la mise du capital. A mon avis, plus on allonge les horizons des acteurs, plus on aura un véritable processus d’accumulation productive.


S’agissant du politique, comment expliquez vous que l’Afrique soit perçue en terme de capacité de nuisance ou de « zone dangereuse » ? Aujourd’hui qu’est ce que l’Afrique est en droit d’attendre des pas développés?
Les pays extérieurs peuvent appuyer les processus de démocratisation mais en aucun cas, on ne peut exporter la démocratie ! la démocratie est une pratique d’acteurs qui progressivement met en place des contre pouvoirs, des débats publics. C’est un processus endogène. Il faut donner les moyens de la démocratie et non pas l’imposer par des conditionnalités. Sur le plan politique, en Afrique un des problèmes c’est qu’actuellement, dans beaucoup de situations il y a beaucoup « d’Etats faibles », de plus, il y a une faible citoyenneté. Il y a par contre, davantage de liens basés sur les appartenances familiales ou identités claniques et religieuses. La construction d’un Etat et d’une citoyenneté, sont des éléments préalables pour la construction d’un pays. Actuellement, il y a une profusion de « régimes patrimonialistes » où règne une véritable confusion entre bien publique et bien privé. Il faut un jeu politique qui permette véritablement un développement économique durable. C’est une des priorités, et l’ajustement par exemple, bien que rationnel économiquement aura contribué à délégitimer des Etats, alors que la question était de passer d’un Etat réprimandaire, à un Etat « facilitateur » de l’investissement. La reconstruction de l’Etat, est donc un préalable au développement.

Terre de conflits, les influences tribales ou religieuses ont souvent pris le pas sur les orientations ou sensibilités politiques, Est-ce un frein à la Démocratie ou une façon pour l’Afrique, d’écrire elle-même sa propre Histoire ?
C’est un grand débat, car certains disent « que l’Etat fait la guerre, ou la guerre fait l’Etat ». Mais je pense, qu’il faut laisser le temps aux sociétés africaines de se construire, mais je ne souscris pas à la thèse de la guerre. Aujourd’hui, les guerres n’ont plus du tout les caractéristiques des guerres antérieures, qui étaient interétatiques. Hormis, le cas de l’Ethiopie et de l’Erythrée et aussi d’une certaine manière, entre ce qui se joue aujourd’hui, entre la Somalie et l’Ethiopie. Il y a dans tout conflit, des éléments internes, régionaux et des insertions au niveau international. On ne peut donc plus « laisser faire » les conflits. L’exemple le plus probant est le conflit opposant la Somalie et l’Ethiopie, et l’on ne peut nier que derrière l’Ethiopie, il y a quand même une stratégie américaine, qui est très présente. Pour lutter contre le terrorisme musulman, le Jihad et contre les tribunaux islamistes, avec des assimilations et des amalgames que l’on retrouve aussi dans la presse actuellement. Puisque l’on passe de « tribunaux musulmans » à « tribunaux islamistes ». Certes les tribunaux en Somalie ont une dimension radicale, mais ne sont pas réductibles à cette appellation. D’un côté, il y a la dimension internationale et de l’autre, derrière les tribunaux islamiques il y a des appuis importants comme, L’Arabie Saoudite, la Syrie, l’Iran que l’on a accusé d’être des « soutiens ». En même temps, cela reste des conflits locaux, puisque la guerre entre la Somalie et l’Ethiopie a eu lieu en 1964 et en 1977. La dimension internationale ici est replacée dans la thèse de Samuel Huttington, sur les « conflits entre les civilisations ».

Y a t-il des enseignements à tirer de ce qui s’est passé ou se passe ailleurs dans le monde ?
Il y a des expériences qui seraient très utiles sur le plan économique, mais uniquement à titre comparatif. Il s’agirait de certains pays d’Asie qui ont commencé par l’exportation de produits primaires et qui par la suite se sont spécialisés. Bien sûr les ressources minières, le pétrole, sont également une malédiction pour ces pays. Mais le Botswana est le contre exemple, puisque ce pays a été capable d’imposer un système de contrôle de sa rente de diamants. L’Accord de Kimberley a permis cela. S’agissant de l’Indonésie, la vente de ses produits pétroliers lui a permis de financer sa révolution verte. Pour les pays africains, c’est plutôt du côté des pays du Sud, qu’il faut essayer de prendre exemple.

Pensez vous que les Etats-Unis mènent une guerre de religions, au regard du soutient apporté à l’Ethiopie ? que pensez vous de leur position sur les différents conflits dont celui qui touche actuellement la Somalie ?
La religion est totalement instrumentalisée aujourd’hui et effectivement, les Etats-Unis dans cette dichotomie du bien et du mal, réduisent les problèmes géopolitiques et géostratégiques, à des problèmes d’ordre religieux. La confusion entre les formes de radicalisme que l’on peut retrouver dans l’Islam mais aussi dans toutes les religions, et la manière dont on présente l’Ethiopie comme pays éthiopien, sont dangereux. L’Ethiopie a une tradition chrétienne depuis le 4e s, et juive avec les Fellachas, mais elle a aussi 40% de sa population qui est musulmane. Et donc s’il y a un problème à caractériser l’Ethiopie, ce n’est certainement pas par la religion, qu’il faut le faire !

Il faut la caractériser, par d’autres critères sous peine de donner raison à la thèse d’Huntington, qui parle du retour du grand religieux qui finit par être instrumentalisé.


Aujourd’hui, l’Islam en entier, et le monde arabo musulman sont les « pestiférés du 21es » il y a un effet boomerang terrible, né du 11 septembre, on confond volontiers les termes et la signification intrinsèques de l’ islam, on remet en cause son enseignement, le statut de musulman en Occident est de plus en plus mal vécu, on confond islamique et islamiste, résistance et Jihad, est ce un vice de forme, de fond ?
Il faut être très prudent aujourd’hui, sur les mots que l’on emploie, il ne faut pas faire de raccourci, il ne faut pas parler du monde arabo musulman, pour qualifier par ex L’Iran ! il faut ne pas confondre le mot islam ou islamique avec le mot « islamiste ». Il faut une véritable prudence de vocabulaire. Mais dans le fond, il est vrai que les nouvelles formes de guerres multipolaires, depuis la fin de la guerre froide, prennent une forme religieuse dans leur expression. Il est plus facile d’identifier la couleur d’une religion que de parler d’une appartenance ethnique. C’est extraordinairement réducteur, car les sociétés ont une dimension culturelle, religieuse, politique et sociale qui est multiples. On ne peut donc les résumer à une religion !
Photo: Credits à Jean-Charles Champagnat: www.droitsenfant.com

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Fériel Berraies Guigny

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