Dr Mestiri à Sante-tn.com: « On doit reconnaître le prélèvement et la greffe en tant qu’activité à part entière »



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Récemment, nous avons parlé du jeune Nizar Rjab qui souffrait d’une insuffisance cardiaque. Hélas, Nizar n’est plus ! Après s’être débattu avec la mort pendant plusieurs mois, Nizar a rendu l’âme puisqu’il n’a pas trouvé de donneur… Que Dieu l’accueille dans son éternel paradis. Mais des enfants comme Nizar, il y en a plusieurs encore. Et très peu de gens savent ce que ces malades endurent. Les Tunisiens qui sont avisés quant au don d’organes sont aussi une minorité. Pour lever le voile sur cette activité qu’est la greffe et la transplantation, sante-tn a donné la parole à Dr H. Mestiri, Professeur en chirurgie générale à l’Hôpital Mongi Slim, La Marsa et Directeur du Centre National pour la Promotion de la Transplantation d’Organes (CNPTO).
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Sante-tn : L’activité de la greffe et de transplantation en Tunisie semble être un domaine problématique. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?

Pr H. Mestiri : En Tunisie, la greffe d’organes et de tissus fait partie de la formation médicale courante. On étudie tout ce qui est en rapport avec la greffe, les méthodes, le diagnostic, l’expertise…Donc le problème ne se pose pas à ce niveau. Nos moyens sont assez performants et on a les matériaux nécessaires pour réussir. En ce qui concerne le don en revanche et contrairement à ce qu’on peut croire, ce n’est pas le volet le plus important. J’explique : ce n’est pas dans les pays développés par exemple, où il y a plus de volonté. Les pays qui prélèvent le plus, ont un grand taux de refus. L’Espagne est à titre d’exemple le pays où on prélève le plus. Pourtant c’est aussi en Espagne, où le taux de refus est environ de 50%. Chez nous, le taux de refus est de 55% tout au plus ! Ce n’est pas donc plus péjoratif qu’on le croit.

Le problème se poserait où alors ?

Ce qui est problématique chez nous, à mon sens, c’est qu’il faut que l’activité de prélèvement soit morale ! Il faut qu’il y ait une structure de don d’organes et que l’équipe ait les moyens de le faire de manière courante. Il est crucial qu’on arrive à s’organiser pour que le prélèvement soit fait de manière quotidienne et morale. Or cette activité fait l’objet d’une intervention multiple. Une multitude de spécialistes soit entre 10 et 15 spécialistes le font. Or un acte de prélèvement nécessite une grande rapidité et de l’efficacité. Cela doit se faire très vite et très bien. Il est crucial que l’on ne gaspille plus autant de temps tant c’est une activité qui nécessite un travail efficace et de manière instantanée ! Il est capital que tous les intervenants notamment l’établissement, l’administration centrale…acceptent de croire qu’il s’agit d’une activité à part entière qui doit être reconnue !

Pouvez-vous nous préciser les problèmes pratiques qui découlent de ce retard accumulé et éventuellement du manque de moral ?

Lorsqu’un patient traumatisé décède, il faut que le réanimateur fasse immédiatement son diagnostic et le prenne immédiatement en charge s’il sait qu’il s’agit d’un donneur potentiel. Et une bonne coordination entre les plusieurs parties doit se faire dans l’immédiat. Cette structure d’organisation et de coordination n’existe hélas que sur le plan théorique ! Sur le plan pratique ceci est loin d’être le cas. A l’hôpital Charles Nicole, par exemple, cette structure n’existe pas !

Et pourquoi donc ?

C’est probablement une question de mentalité ! La greffe et le prélèvement ne sont toujours pas considérés en tant qu’une activité complète, mais exceptionnelle. En effet, c’est une sorte de chaine et il suffit qu’un maillon soit défectueux pour que la structure entière boite !

Quel est le rôle du CNPTO dans cette structure ?

Le CNPTO est né en 1995. Mais c’est plutôt vers 1998 que le travail réel a commencé. Et nous sommes vraiment partis de rien ! Il est vrai que nous manquons de moyens. Et pour pallier à cela, il faut que les professionnels s’organisent pour avoir d’un côté les organes et de l’autre les transplanter. Parce que la transplantation est un droit à la santé, voire cela fait partie des droits de l’Homme !
Nous voulons exercer ce droit en Tunisie et le seul moyen d’y parvenir c’est qu’on reconnaisse l’utilité de cet acte. Il est tout aussi important que les intervenants ne cherchent pas seulement la notoriété à travers la greffe. Ce n’est pas normal que des gens meurent ainsi et que plusieurs vies humaines soient sacrifiées à l’heure où on aurait pu les sauver moyennant une bien meilleure organisation ! Il faudrait que tout le monde comprenne qu’un cardiaque qui a besoin d’une greffe de cœur ne survivra pas s’il n’a pas sa greffe et à temps !
C’est le seul et unique moyens de sauver sa vie ! Et même si les candidats ne sont pas nombreux, ils ont le droit de survivre ! On ne peut pas négliger cette activité parce que les demandeurs ne sont pas très nombreux !


Pouvez-vous nous donnez justement quelques statistiques ?
Je cite en premier lieu les personnes qui sont en attente d’une greffe de rein, j’en profite d’ailleurs étant donné que le 8 Mars est la journée Mondiale du rein : ils sont plus de 9000 personnes qui sont sous dialyse et chaque année nous avons environ 1000 malades de plus. Et probablement que les gens ne comprennent pas ce que ça veut dire que d’avoir à subir un tel traitement !
Ces malades là suivent 3 à 4 séances par semaine. Et chaque séance dure 4 heures. Durant la journée de traitement ils ne vivent pas du tout tellement le traitement est lourd ! C’est comme s’ils vivaient un jour sur deux ! Leur maladie est vraiment handicapante : études, travail, vie social… Ils n’ont plus de vie et c’est terrible. Nous avons six équipes de transplantation rénale en Tunisie qui font entre 120 et 130 greffes rénales par an.
De plus, les personnes sous dialyses coûtent 6% du budget général de la santé ! En ce qui concerne la greffe de foie, il y a eu 33 greffes depuis 1998. Une quinzaine parmi les receveurs se portent bien. La greffe hépatique est très particulière, il faut dire. Il s’agit d’une lourde intervention dans la mesure où le donneur vivant donne 60% de son foie. Il s’agit d’un grand challenge. Parmi les cas précités, 20% seulement des donneurs ont eu des complications et nous avons collaborés avec des chirurgiens étrangers.
Pour le cœur, la première intervention de greffe a eu lieu en 1993. En tout, il y a eu 14 greffes. Et en ce qui concerne la greffe du cœur, on ne prélève évidemment que chez un cadavérique lorsque le cerveau est détruit alors que le reste des organes notamment le cœur sont encore en activité. Parce qu’entre la mort encéphalique et celle totale, nous avons quelques heures où le cœur continue encore de fonctionner. Et je dois dire qu’un malade hospitalisé sur dix vit cette mort encéphalique et pourrait donc être un donneur potentiel.
Outre le rein, le foie et le cœur, il y a aussi la greffe de cornée faite pour la première fois par l’illustre Dr Hédi Raïs, à qui je rend hommage, en 1988. Mais il y a aussi plusieurs sortes de greffe notamment de la moelle osseuse, des tissus comme la membrane amniotique que l’on prélève chez la femme qui accouche et qui aide à combler les perforations par exemple. Il y a aussi les greffes osseuses où l’on prend des résidus de la tête fémorale

Comment se passe justement l’action ? N’importe qui peut faire don de ses organes ?
Je dois dire que pour la greffe de rein, les professionnels sont limités aux donneurs appartenant à la famille qu’ils soient liés par un lien de sang ou liés par alliance. On s’est limités à ce genre de don pour contrer toute sorte de trafic !
Ainsi le donneur ne demandera pas de contrepartie financière. Cela dit, les donneurs vivants ont plusieurs entretiens avec le médecin traitant. Ce dernier essaye via ces conversations de savoir si le donneur compte être rémunéré ou pas.
D’ailleurs donneur et receveur vont devant le juge ou devant le procureur général pour signer l’accord. Il s’agit donc d’une activité très bien contrôlée où tous les intervenants restent très vigilants. Le Conseil du CNPTO s’est en effet, restreint au don familial au départ. Mais comme le nombre des donneurs s’est avéré très réduit, l’on a toléré le don du partenaire (époux et épouse). Il y a vraiment de très rare cas où l’on fait don d’un rein à quelqu’un qu’on ne connait ni d’Eve ni d’Adam ! Et mon collègue le Dr Chebil a créé un comité pour étudier ces cas très exceptionnels.

Il faudrait probablement que les gens soient davantage sensibilisés pour qu’ils adhèrent au don d’organes ?
Pour combler les lacunes de cette activité, nous voulons avant tout que ce domaine devienne autonome. Parce que quelque soit la pathologie, plus l’équipe est pratique, morale et efficace, plus on aura de meilleurs résultats. En revanche, on ne peut pas imposer aux gens de devenir donneurs !
Chacun de nous est entièrement maître de son corps. Qu’on veuille faire don de ses organes ou pas, les deux raisons sont totalement légitimes. Par contre, on doit transmettre aux gens la douleur de ceux qui attendent. Il est probable qu’un citoyen lambda ignore la souffrance des personnes qui attendent.
C’est là où nous pouvons intervenir pour sensibiliser les gens et faire appel au sens de la solidarité auprès des Tunisiens. Ce sont des enfants qui souffrent et c’est vraiment atroce. Ces derniers aspirent à un futur. Je garde en mémoire l’une de mes patientes qui avait 28 ans lorsqu’elle attendait un donneur.
Après son intervention, elle a repris une activité ordinaire, mais paradoxalement, elle m’a dit qu’elle ne vivait que pour une seule ambition : recevoir un rein, maintenant, je ne demande plus rien à la vie. Un autre enfant hépatique de 18 ans ne grandissait pas du tout. Après sa greffe, sa croissance a repris et il s’est remis à se développer. Après qu’il ait été totalement décharné, alité, tout en os et sans muscles, un autre patient a recommencé à avoir des muscles et il travaille sa terre de ses propres mains aujourd’hui grâce à la générosité des donneurs. Je crois que le fait de voir la vie chez celui à qui on a donné est la plus grande forme de reconnaissance.

Ce sont ce genre d’images que l’on veut véhiculer aux tunisiens. Notre politique actuelle est justement de pousser les associations à montrer aux gens le calvaire des gens qui attendent et du bonheur de ceux qui reçoivent un organe et à qui on a sauvé la vie.
Entretien conduit par
El-Kamel Lebbi et B. Chaouachi
sante-tn.com



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