Lettre ouverte au Président de la République Tunisienne sur la situation des Tunisiens résidant à l’étranger



Par Tarek MAMI
Journaliste (*)


Monsieur le Président


Vous avez été élu, triomphalement, par la majorité des Tunisiens de l’intérieur et de l’étranger. Ils ont tous retenu et soutenu votre slogan de campagne « le peuple veut » (Achabou yourid). Aujourd’hui, je vous adresse cette lettre ouverte, pour vous faire réagir. Vous pourrez dire aux Tunisiens : « Si le peuple veut, le Président peut » .


Monsieur le Président

J’ai eu le privilège de vous rencontrer, en ma qualité professionnelle de journaliste, pour une interview filmée* dans laquelle vous dites, publiquement, tout votre attachement aux Tunisiens résidents à l’étranger (TRE). Vous nous avez affirmé : « Les Tunisiens résidant à l’étranger sont présents pour la Tunisie. Ils sont des acteurs économiques importants, et des ambassadeurs de la Tunisie à l’étranger. Nos compatriotes resteront toujours des Tunisiens. Ils font partie de notre pays. Les Tunisiens à l’étranger sont dans nos cœurs. Ils doivent être représentés par le dixième des membres de l’Assemblée des Représentants du Peuple et disposer d’au moins 22 députés. Ils doivent participer à faire les lois, comme tous les autres Tunisiens. Je transmets, à travers vous, mes salutations aux Tunisiens à l’étranger ».


Monsieur le Président

Les TRE, ambassadeurs de la Tunisie à l’étranger, étaient estimés en 2018, par M. Mohamed Ali Nafti, directeur général des Affaires consulaires, au ministère des Affaires étrangères, à un million cinq cent mille personnes. Depuis, ce chiffre ne cesse d’augmenter. Ils constituent, à travers le monde, une Diaspora porte-drapeau de la Tunisie éternelle. Leur nombre représente, aujourd’hui, plus ou moins le cumul des populations des zones urbaines des gouvernorats de Gafsa – Béja – Le Kef – Siliana - Zaghouan – Kébili – Tataouine – Tozeur.


Monsieur le Président

Les TRE, ambassadeurs de la Tunisie à l’étranger, viennent d’apprendre, par simple affichage mural dans les consultas, en pleine crise sanitaire mondiale de la Covid 19, avec effroi, surprise, étonnement, et stupéfaction qu’à compter du 12 mai 2020, le tarif de leur passeport Tunisien, d’une durée de cinq ans, passe, subitement, de 30€ (près de 100 dinars tunisiens), payable en espèces, à 88€ (près de 300 dinars tunisiens). Soit une augmentation vertigineuse de près de 300%. Et le double du cout du passeport français, qui est de 96€, pour une durée de dix ans pour un SMIC qui représente 4 fois le SMIC tunisien.


Monsieur le Président

Je viens, par cette lettre, dénoncer l’art et la manière de l’adoption de cette décision inique. Aberrante politiquement. Scandaleuse économiquement. Anticonstitutionnelle juridiquement. Elle viole le droit, à l’égalité des droits, de plus de quinze pour cent du peuple tunisien. Elle est tout simplement discriminatoire, dans un pays qui ne cesse de voter des lois contre les discriminations, faites à toutes les minorités.
L’art et la méthode de prise de cette décision (de très mauvais goût) est mesquin et misérable. Il tend à diviser les « Tunisiens de l’intérieur et les Tunisiens de l’extérieur ». A les opposer les uns aux autres. A créer une Fitna (discorde) , entre Tunisiens, en plein Ramadan et crise sanitaire du Coronavirus.
La manière et la méthode de prise de cette décision abracadabrantesque passe par la création d’un faux taux de change qui, par un mauvais tour de prestidigitateur, transforme le plomb (le Dinar Tunisien) en or (l’euro). Il établit une nouvelle équivalence, hors sol. 1 dinar = 1 euro. Ce taux de change est applicable par le seul ministère des Finances et au seul endroit des TRE.


Monsieur le Président

Monsieur Le ministre des Finances a-t-’il eu la fulgurance de consulter ??? Les députés tunisiens, représentant les Tunisiens résidant à l’étranger, les responsables de l’Office des Tunisiens à l’étranger, les Ministères des Affaires Sociales et des Affaires Étrangères, et autres ambassadeurs et consuls Tunisiens à travers le monde.


Monsieur le Président

Comme le ridicule ne tue pas, je m’adresse à vous, en votre double qualité d’éminent professeur de droit constitutionnel, et de Président de la République Tunisienne garant du respect de la Constitution, notamment son Chapitre II, Des droits et Libertés, et l’article 21 qui dicte : « Les citoyens et les citoyennes sont égaux en droits et en devoirs. Ils sont égaux devant la loi sans discrimination ».
De ce fait, cette décision est clairement discriminatoire et anticonstitutionnelle. Elle introduit une rupture d’égalité des droits entre les citoyens d’un même pays. Elle crée, dorénavant, de fait, aux yeux du ministère des Finances, deux collèges de Tunisiens, les Tunisiens de l’intérieur et les Tunisiens de l’étranger. Sa non éventuelle publication au journal officiel de la République Tunisienne, consacrerait, de plus, l’amateurisme de son avènement.

Monsieur le Président

Cette décision extravagante risque de se retourner contre l’économie tunisienne. Le ministre des Finances en cherchant à engranger quelques millions d’euros à très court terme, risque d’en faire perdre, au pays, beaucoup plus à moyen et long terme. Pour « fuir » le triplement du prix du passeport, beaucoup de TRE trouveront les moyens juridiques d’échapper à ce matraquage fiscal. Certains TRE binationaux utiliseront dorénavant leur second passeport pour rentrer en Tunisie. Ils ne renouvelleront pas leur passeport tunisien, dont ils n’auront plus l’utilité. Ces derniers seront vite rejoints par beaucoup de Tunisiens, notamment les jeunes générations qui se désintéresseront du passeport du « pays de leurs parents ». Certains TRE mono-nationaux feront correspondre leur retour, en Tunisie, avec les délais légaux du renouvellement de leur passeport, afin de procéder à cette formalité, au pays pour 80 dinars au lieu des 300 dinars payés en espèces aux consulats. D’autres qui n’auront pas les moyens financiers, au vu de la composition de leur famille, ne renouvelleront pas, tout simplement, leurs passeports et ne se rendront pas de sitôt en Tunisie, une fois leurs passeports périmés. Et la liste des méfaits et conséquences de cette décision irréfléchie est longue et non imaginable ce jour. Et je n’ose pas imaginer, à ce stade, les éventuelles conséquences, désastreuses, de la réaction des TRE qui, par acrimonie et sentiment de rejet, décident de diminuer ou de supprimer leur apport financier, à l’économie tunisienne, tant à travers la baisse des montants de leur envoi en devises, que par leurs investissements économiques directs, en Tunisie.
Faut-il rappeler, à Monsieur le ministre des Finances que, d’une part, les transferts des TRE, en devises, ont été estimés à près de 2,5 milliards $ US en 2016, soit près de 10% du PIB. Un montant cinq fois supérieur à celui de l’aide internationale au développement et trois fois supérieur aux IDE (Investissements directs étrangers), et aux recettes générées annuellement par le tourisme. Et que d’autre part, les TRE fournissent près de 50% du chiffre d’affaires de Tunis-air. Ces indications « remittances» de 10% du PIB figurent, noir sur blanc, dans le rapport du FMI «Perspectives mondiales 2017» (14 octobre 2019- P99), sous l’indication «l’implication de la diaspora tunisienne est constante depuis la révolution et booste l’économie nationale», avec un apport économique brut de 12 à 13% du PIB.

Monsieur le Président

Cette malheureuse décision est d’autant plus désastreuse qu’elle survient, quelques mois, après les dernières élections présidentielle et législatives qui ont vu la participation d’à peine 5% des TRE, nécessairement titulaires de carte d’identité et ou de passeport tunisien. Est-ce à dire que l’on vise à supprimer le corps électoral des TRE, à travers la suppression de la possibilité d’obtention des passeports, par l’augmentation de leurs coûts. Une prononciation de la déchéance électorale, qui ne dit pas son nom.

Monsieur le Président

Devant cette situation qui institue et légalise la discrimination entre citoyens Tunisiens par un simple «Karar» du ministre des Finances, nous serons nombreux à nous battre, par tous les moyens légaux que la Constitution tunisienne nous donne, y compris par la saisine des tribunaux compétents.

Monsieur le Président

Pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore, je vous adresse cette lettre pour vous demander de jouer votre rôle d’arbitre entre le gouvernement, et son ministre des Finances, d’une part, et les TRE, d’autre part. Agissez, faites retirer cette malencontreuse décision qui n’honore pas la Tunisie, et mettez fin à son application. Et ça ne sera que justice à l’égard des TRE.


Monsieur le Président

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma très haute considération.

Tarek MAMI
Journaliste
Directeur de Radio France Maghreb 2 – Paris




Commentaires


5 de 5 commentaires pour l'article 203879

Azzah  (France)  |Lundi 25 Mai 2020 à 19h 34m |           
Ce que dit M. Alaya BenSlimane qui réside en Italie est fondé. C'est vrai que nous n'avons jamais vu qui que ce soit de l'ambassade ou d'un consulat se pencher sur le sort des tunisiens résident à l'étranger. Non seulement jamais, mais leur acceuil quand nous nous dirigeons vers pour une raison ou une autre (passeport, carte d'identité, extrait de naissance, etc...) nous sommes reçus comme des chiens sur qui il semble normal qu'un
fonctionnaire hurle.

C'est donc plutôt la moralité des fonctionnaires attachés aux ambassades et aux consulats que le gouvernement aurait dû remonter les bretelles et instaurer au moins de la rigueur au travail, et politesse dans l'accueil.

Venir nous augmenter nos frais alors que nous sommes toujours mal reçus, reçus dans des locaux sales et délabrés, reçus par des agents qui ne nous regardent même pas préoccupés qu'ils sont à des plaisanteries de très bas niveau entre eux, cela interroge.

M. Kays Sayed dans son discours de l'Aid disait qu'il ne voulait plus que le tunisien ne soit considéré citoyen à 100 pour 100 que s'agissant d'élctions puis réduits à 50 pour 100 le lendemain avant d'être a nouveau réduit à 0 pour 100. Revenir sur cette désison arbitraire nous concernant devrait appuyer son propos.

Quand dans une famille il y a les parents plus les enfants, ces frais arbitraires deviennent tellement lourds que, c'est vrai, beaucoup cesseront de renouveler leurs passeports tunisien et iront prendre leurs vacances, en Italie par exemple. Leurs enfants vont rapidement cesser de se sentir concernés par le pays de leurs parents... hemorragie de notre jeunesse après l'hémorragie de nos diplômés.

Le ministère des finances n'est pas entre de bonnes mains : ni intelligence humaine, ni psychologie, ni fraternité base de toute cohésion nationale. Il s'est attelé à démanteler le pays.

Enfin, un journaliste tunisien même résident à l'étranger devrait avoir la décence de présenter ses articles écrits dans notre langue nationale qui n'est pas le français. Avez-vous vu un journaliste français résident en Tunisie présenter ses articles à Paris écrits en arabe ? Il faut mettre fin ce lamentable neo colonialisme qu'est la francophonie.

Karimyousef  (France)  |Lundi 25 Mai 2020 à 17h 13m |           
Pourquoi payer en espèces ces timbres et non en carte bancaire,celle ci ça sert à quoi.

Karimyousef  (France)  |Lundi 25 Mai 2020 à 12h 30m |           

RESA67  (France)  |Dimanche 24 Mai 2020 à 23h 50m |           
I Alimi: votre commentaire est ridicule. Vous ne représentez que vous même. Si on écrit en français, c’est que nous n’avons pas la possibilité de le faire en arabe (clavier...). Plutôt que demander à l’auteur de l’article d’apprendre l’arabe, pourquoi vous n’apprendriez pas le français, vous même? Cela vous rendrait peut-être un peu plus intelligent!!!

Matouchi  (South Africa)  |Dimanche 24 Mai 2020 à 23h 01m |