Sofiane SAHRAOUI, PhD (*)
68 personnalités tunisiennes ont adressé un nombre de propositions au chef du gouvernement comme “feuille de route” pour gérer la crise du Coronavirus. Dans cet article, j’analyse la qualité et la pertinence des recommandations clés. Les recommandations qui n’ont pas été adressées dans cet article sont ou bien des recommandations qui sont déjà mises en œuvre par le gouvernement et donc il n’est point utile de les reprendre (ex. Propositions sanitaires 3, 5, 6), trop générales et non assorties de mécanismes spécifiques (ex. propositions économiques 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11), ou bien celles assez judicieuses et qui mériteraient l’attention du gouvernement (ex. Propositions économiques 1, 3, 4). Je me limite donc aux propositions qui me semblent problématiques.
SUR LE PLAN SANITAIRE
La proposition sur l’utilisation de l’hydroxychloroquine semble vouloir imposer un traitement dont la fiabilité et les conséquences thérapeutiques ne sont pas encore complètement connues. “Traitement de tous les malades” comme le stipule la recommandation signifie clairement que les signataires optent pour la généralisation de ce protocole. Normalement, un Professeur de droit ou d’histoire, pour citer l’exemple de quelques profils parmi les signataires, ne devrait pas appuyer des recommandations qu’il n’est pas habilité à juger, sauf peut-être dans le cadre d’un manifeste politique représentant la somme des opinions de ses rédacteurs. C’est vrai que la liste des signataires est bien étoffée en experts médicaux mais eux seuls (s’ils sont spécialistes) peuvent énoncer une recommandation pour l’adoption d’un protocole médical basé sur l’hydroxychloroquine, au vu des conséquences qu’une telle décision pourrait avoir sur la santé des gens. En plus, Il y’a un haut comité scientifique, composé de spécialistes, qui conseille le gouvernement et qui semble bien faire son boulot. Il faudrait lui faire confiance et éviter de créer la confusion. Une telle proposition serait valable s’il y’avait des doutes sur la compétence des membres de ce comité ou si leurs décisions étaient politisées. Mais dans le cas d'espèce, il n’y pas de raison de le penser. D’ailleurs, les autorités scientifiques de pays autrement plus puissants dans la recherche et les essais cliniques comme les USA ne prônent toujours pas l’utilisation de ce médicament dans le traitement du Covid-19 et laissent cette décision entre les mains du médecin en concertation avec son patient.
La 4e proposition prône la généralisation des tests de dépistage du virus, qui en somme est une recommandation de l’organisation mondiale de la santé. Par contre les autorités sanitaires tunisiennes campent toujours sur leur position de limiter les tests aux personnes symptomatiques et à leur entourage, tout en élargissant celui-ci, et ceci malgré l’arrivage prévu de grandes quantités de tests rapides. Cette dernière position est beaucoup plus réfléchie à mon avis pour éviter de créer le chaos et la panique qui pourraient advenir suite à un dépistage généralisé et pour éviter les dérives d’un rush sur les tests. Ça se discute en tous les cas, mais encore une fois, je m’en remettrais à la démarche des autorités sanitaires qui a prouvé son succès jusqu'à maintenant et je ne trouve pas judicieux d’essayer de les influencer de la sorte. Ce genre de débats peut avoir lieu entre professionnels loin de la surenchère médiatique.
Sur le plan sanitaire, d’autres recommandations sont quand même absentes, telle que par exemple l'impératif d'accès équitable aux soins par la réquisition des unités de réhabilitation dans les cliniques privées au cas où on viendrait à dépasser la capacité d’hospitalisation dans les unités de soin intensif dans les hôpitaux publics. Pourtant, les signataires n’ont pas hésité à recommander la réquisition des hôtels vides pour isoler les malades. Ce sera plus urgent de réquisitionner les cliniques privées à mon avis dans l’effort de guerre que mène le pays.
SUR LA PLAN SOCIAL
Certaines recommandations sont couteuses ou pas faisables. Par exemple le panier familial distribué par l'armée demande une logistique immense et ruineuse et créerait une distraction pour l'armée loin de sa mission principale sur les fronts de la sécurité et la défense nationale. Les signataires parlent de 2 à 3 millions de bénéficiaires de cette mesure, donc il faudrait toute l'armée pour ça surtout si ça va devenir récurrent. Des “bons alimentaires” délivrés électroniquement sur les téléphones portables permettant les achats auprès des magasins d’alimentation résoudraient le problème d’une meilleure façon et a un cout, économique et social, beaucoup moindre.
SUR LE PLAN ÉCONOMIQUE
La préoccupation majeure des signataires est sans doute le secours aux entreprises en détresse, ce qui est compréhensible mais il n’y a aucune mention de possible mesures fiscales exceptionnelles permettant la redistribution des revenus des entreprises qui profitent de la crise (assurances, sociétés pharmaceutiques, fournisseurs de services télécom, sociétés agro-industrielles, etc.) aux autres qui en souffrent le plus, par le biais de la fiscalité ou autres véhicules de solidarité. Des mesures évidentes telles que l'impôt sur les fortunes, la récupération des prêts bancaires octroyés avant la révolution a certains hommes d’affaires, la criminalisation de l'évasion fiscale, etc. ne sont guère mentionnées. Il semblerait que l’optique est beaucoup plus d’extirper le maximum sans penser à renflouer les caisses de l'État ou actionner de vrais mécanismes de solidarité économique.
L'élément le plus préoccupant de la pétition a trait à la gouvernance de la crise. Les signataires proposent que les bénéfices économiques ne soient pas décidés par “une commission livrée à elle-même” sans aucune autre précision. Il y’a la certes une préoccupation d’éviter la bureaucratisation du processus, mais aussi un risque d’ouvrir un processus aussi critique a des interférences malsaines. Cette suspicion se confirme quand une proposition suivante va plus loin pour demander que la gouvernance économique et diplomatique de la crise soit confiée à des équipes dédiées qui centralisent tout l’effort. Elles ne seraient pas exclusivement composées de gens du gouvernement mais de représentants de la société civile et des organisations nationales. On pourrait entrevoir la des partenaires qui chercheraient à se positionner dans cette crise pour retrouver un rôle perdu (ex. UGTT) ou défendre des intérêts parochiaux (UTICA) ; par la menaçant l’objectivité de l’action du gouvernement qui a su se maintenir tant bien que mal au-dessus des intérêts des uns et des autres.
Une recommandation à laquelle on pourrait souscrire complètement est la dernière ou les signataires insistent qu’il ne faudrait pas attendre la fin de la crise pour mettre en place un plan de relance du pays. En effet, le “unfreezing” de la situation au sens du psychologue Kurt Lewin pourrait s’estomper au fil du temps si les opportunités de créer un vrai changement a tous les niveaux ne sont pas saisies maintenant. Mais là aussi, les membres du gouvernement, y compris le chef du gouvernement lui-même, ont affirmé maintes fois que la crise a montré les limites du système de gouvernance actuel et qu’il fallait impérativement entreprendre de profonds changements surtout au niveau de l’appareil administratif. On a vu de la sorte des changements conséquents. Il faudrait travailler maintenant à les institutionnaliser et en introduire d’autres. Le vrai problème en Tunisie n’est pas quel changement entreprendre, mais plutôt l’inertie et la résistance farouche au changement, surtout dans l’administration publique, combinés à un manque de capacité dans la conduite du changement. Les conditions de crise actuelle ont obligé le gouvernement à accélérer le changement et l’administration à les accepter plus facilement. Ces conditions favorables au changement pourraient ne plus être là la fin de la crise.
CONCLUSION
Au-delà de la substance et sur la forme, des propositions pareilles qui s’apparentent beaucoup plus à un programme politique, signées par des personnes aux profils très différents et qui s’adressent à un public large et hétérogène, se veulent ou bien des déclarations de principe ou des recommandations de mise en œuvre de politiques publiques spécifiques. Les propositions énoncées ici mélangent les deux. La raison est qu’il y’aurait des demandes clés dans cette pétition qui sont noyées au sein d’autres, à mon avis, moins importantes pour les signataires. Chaque fois que le sujet était d’un intérêt particulier, des mécanismes de mise en œuvre étaient proposés, sinon ils se limitaient à des déclarations de principe. Cela peut être aussi le résultat de l’hétérogénéité des agendas des membres de l’équipe qui a rédigé le document.
J’ai pris la peine de critiquer les propositions dans le cadre de la même « démarche citoyenne » des signataires eux-mêmes, mais aussi parce que le texte s’apparente beaucoup plus à un programme de gouvernement qu’a une position de principe sur un sujet important, qui de plus est signé par des personnalités, somme toutes influentes sur la scène nationale. Effort louable certes mais n’en demeure un programme politique qui se discute et qui pourrait perturber l’effort national mené par le gouvernement. On en vient à se demander sur le pourquoi de ces propositions ?
* Directeur General de l’Institut International des Sciences Administratives
Bruxelles, Belgique
68 personnalités tunisiennes ont adressé un nombre de propositions au chef du gouvernement comme “feuille de route” pour gérer la crise du Coronavirus. Dans cet article, j’analyse la qualité et la pertinence des recommandations clés. Les recommandations qui n’ont pas été adressées dans cet article sont ou bien des recommandations qui sont déjà mises en œuvre par le gouvernement et donc il n’est point utile de les reprendre (ex. Propositions sanitaires 3, 5, 6), trop générales et non assorties de mécanismes spécifiques (ex. propositions économiques 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11), ou bien celles assez judicieuses et qui mériteraient l’attention du gouvernement (ex. Propositions économiques 1, 3, 4). Je me limite donc aux propositions qui me semblent problématiques.
SUR LE PLAN SANITAIRE
La proposition sur l’utilisation de l’hydroxychloroquine semble vouloir imposer un traitement dont la fiabilité et les conséquences thérapeutiques ne sont pas encore complètement connues. “Traitement de tous les malades” comme le stipule la recommandation signifie clairement que les signataires optent pour la généralisation de ce protocole. Normalement, un Professeur de droit ou d’histoire, pour citer l’exemple de quelques profils parmi les signataires, ne devrait pas appuyer des recommandations qu’il n’est pas habilité à juger, sauf peut-être dans le cadre d’un manifeste politique représentant la somme des opinions de ses rédacteurs. C’est vrai que la liste des signataires est bien étoffée en experts médicaux mais eux seuls (s’ils sont spécialistes) peuvent énoncer une recommandation pour l’adoption d’un protocole médical basé sur l’hydroxychloroquine, au vu des conséquences qu’une telle décision pourrait avoir sur la santé des gens. En plus, Il y’a un haut comité scientifique, composé de spécialistes, qui conseille le gouvernement et qui semble bien faire son boulot. Il faudrait lui faire confiance et éviter de créer la confusion. Une telle proposition serait valable s’il y’avait des doutes sur la compétence des membres de ce comité ou si leurs décisions étaient politisées. Mais dans le cas d'espèce, il n’y pas de raison de le penser. D’ailleurs, les autorités scientifiques de pays autrement plus puissants dans la recherche et les essais cliniques comme les USA ne prônent toujours pas l’utilisation de ce médicament dans le traitement du Covid-19 et laissent cette décision entre les mains du médecin en concertation avec son patient.
La 4e proposition prône la généralisation des tests de dépistage du virus, qui en somme est une recommandation de l’organisation mondiale de la santé. Par contre les autorités sanitaires tunisiennes campent toujours sur leur position de limiter les tests aux personnes symptomatiques et à leur entourage, tout en élargissant celui-ci, et ceci malgré l’arrivage prévu de grandes quantités de tests rapides. Cette dernière position est beaucoup plus réfléchie à mon avis pour éviter de créer le chaos et la panique qui pourraient advenir suite à un dépistage généralisé et pour éviter les dérives d’un rush sur les tests. Ça se discute en tous les cas, mais encore une fois, je m’en remettrais à la démarche des autorités sanitaires qui a prouvé son succès jusqu'à maintenant et je ne trouve pas judicieux d’essayer de les influencer de la sorte. Ce genre de débats peut avoir lieu entre professionnels loin de la surenchère médiatique.
Sur le plan sanitaire, d’autres recommandations sont quand même absentes, telle que par exemple l'impératif d'accès équitable aux soins par la réquisition des unités de réhabilitation dans les cliniques privées au cas où on viendrait à dépasser la capacité d’hospitalisation dans les unités de soin intensif dans les hôpitaux publics. Pourtant, les signataires n’ont pas hésité à recommander la réquisition des hôtels vides pour isoler les malades. Ce sera plus urgent de réquisitionner les cliniques privées à mon avis dans l’effort de guerre que mène le pays.
SUR LA PLAN SOCIAL
Certaines recommandations sont couteuses ou pas faisables. Par exemple le panier familial distribué par l'armée demande une logistique immense et ruineuse et créerait une distraction pour l'armée loin de sa mission principale sur les fronts de la sécurité et la défense nationale. Les signataires parlent de 2 à 3 millions de bénéficiaires de cette mesure, donc il faudrait toute l'armée pour ça surtout si ça va devenir récurrent. Des “bons alimentaires” délivrés électroniquement sur les téléphones portables permettant les achats auprès des magasins d’alimentation résoudraient le problème d’une meilleure façon et a un cout, économique et social, beaucoup moindre.
SUR LE PLAN ÉCONOMIQUE
La préoccupation majeure des signataires est sans doute le secours aux entreprises en détresse, ce qui est compréhensible mais il n’y a aucune mention de possible mesures fiscales exceptionnelles permettant la redistribution des revenus des entreprises qui profitent de la crise (assurances, sociétés pharmaceutiques, fournisseurs de services télécom, sociétés agro-industrielles, etc.) aux autres qui en souffrent le plus, par le biais de la fiscalité ou autres véhicules de solidarité. Des mesures évidentes telles que l'impôt sur les fortunes, la récupération des prêts bancaires octroyés avant la révolution a certains hommes d’affaires, la criminalisation de l'évasion fiscale, etc. ne sont guère mentionnées. Il semblerait que l’optique est beaucoup plus d’extirper le maximum sans penser à renflouer les caisses de l'État ou actionner de vrais mécanismes de solidarité économique.
L'élément le plus préoccupant de la pétition a trait à la gouvernance de la crise. Les signataires proposent que les bénéfices économiques ne soient pas décidés par “une commission livrée à elle-même” sans aucune autre précision. Il y’a la certes une préoccupation d’éviter la bureaucratisation du processus, mais aussi un risque d’ouvrir un processus aussi critique a des interférences malsaines. Cette suspicion se confirme quand une proposition suivante va plus loin pour demander que la gouvernance économique et diplomatique de la crise soit confiée à des équipes dédiées qui centralisent tout l’effort. Elles ne seraient pas exclusivement composées de gens du gouvernement mais de représentants de la société civile et des organisations nationales. On pourrait entrevoir la des partenaires qui chercheraient à se positionner dans cette crise pour retrouver un rôle perdu (ex. UGTT) ou défendre des intérêts parochiaux (UTICA) ; par la menaçant l’objectivité de l’action du gouvernement qui a su se maintenir tant bien que mal au-dessus des intérêts des uns et des autres.
Une recommandation à laquelle on pourrait souscrire complètement est la dernière ou les signataires insistent qu’il ne faudrait pas attendre la fin de la crise pour mettre en place un plan de relance du pays. En effet, le “unfreezing” de la situation au sens du psychologue Kurt Lewin pourrait s’estomper au fil du temps si les opportunités de créer un vrai changement a tous les niveaux ne sont pas saisies maintenant. Mais là aussi, les membres du gouvernement, y compris le chef du gouvernement lui-même, ont affirmé maintes fois que la crise a montré les limites du système de gouvernance actuel et qu’il fallait impérativement entreprendre de profonds changements surtout au niveau de l’appareil administratif. On a vu de la sorte des changements conséquents. Il faudrait travailler maintenant à les institutionnaliser et en introduire d’autres. Le vrai problème en Tunisie n’est pas quel changement entreprendre, mais plutôt l’inertie et la résistance farouche au changement, surtout dans l’administration publique, combinés à un manque de capacité dans la conduite du changement. Les conditions de crise actuelle ont obligé le gouvernement à accélérer le changement et l’administration à les accepter plus facilement. Ces conditions favorables au changement pourraient ne plus être là la fin de la crise.
CONCLUSION
Au-delà de la substance et sur la forme, des propositions pareilles qui s’apparentent beaucoup plus à un programme politique, signées par des personnes aux profils très différents et qui s’adressent à un public large et hétérogène, se veulent ou bien des déclarations de principe ou des recommandations de mise en œuvre de politiques publiques spécifiques. Les propositions énoncées ici mélangent les deux. La raison est qu’il y’aurait des demandes clés dans cette pétition qui sont noyées au sein d’autres, à mon avis, moins importantes pour les signataires. Chaque fois que le sujet était d’un intérêt particulier, des mécanismes de mise en œuvre étaient proposés, sinon ils se limitaient à des déclarations de principe. Cela peut être aussi le résultat de l’hétérogénéité des agendas des membres de l’équipe qui a rédigé le document.
J’ai pris la peine de critiquer les propositions dans le cadre de la même « démarche citoyenne » des signataires eux-mêmes, mais aussi parce que le texte s’apparente beaucoup plus à un programme de gouvernement qu’a une position de principe sur un sujet important, qui de plus est signé par des personnalités, somme toutes influentes sur la scène nationale. Effort louable certes mais n’en demeure un programme politique qui se discute et qui pourrait perturber l’effort national mené par le gouvernement. On en vient à se demander sur le pourquoi de ces propositions ?
* Directeur General de l’Institut International des Sciences Administratives
Bruxelles, Belgique





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