La Rachidia et le Patrimoine Musical Classique Tunisien



Par Ridha Abbes - A ma connaissance, il est vrai que la mission première de la Rachidia depuis sa création est de collecter, préserver et de promouvoir le Patrimoine Musical Classique Tunisien.
La question que je me pose, est-ce que la Rachidia, aujourd’hui remplit encore pleinement sa mission ?
Le Patrimoine Classique Musical Tunisien.
Sommes-nous d’accord pour dire que la colonne vertébrale de notre Patrimoine Musical Classique Tunisien est la « NOUBA » ?

Question : Est-ce que la Rachidia travaille et présente au public la Nouba tunisienne ?
La réponse est NON !
Pourquoi ?
Je pense que c’est la question qu’il faut poser à la Rachidia et à ses décideurs, ses dirigeants, aux amateurs de la musique, aux mélomanes, etc...
Essayer d’approfondir cette question pour pouvoir analyser et apporter les réponses.
Certains disent que le public n’est pas prêt à écouter une Nouba entière pendant une soirée.
Je pense le contraire, le Public de la Rachidia est aujourd’hui tout à fait prêt à suivre toute une présentation de qualité.
Je dirais même que le public de la Rachidia n’attend que cela.
Je crois beaucoup au rôle culturel et éducatif de l’artiste. Pourquoi, de temps en temps, ne pas expliquer au public avec un langage facile et compréhensible ce que c’est la Nouba ? Comment est-elle constituée ? Quelles sont les éléments qui constituent la Nouba ? Quelles sont les rythmes sur lesquelles sont composés les différentes parties de la Nouba ? Etc. …
Donner des exemples vivants à un moment de la présentation. Je pense que nous ne pouvons aimer profondément le malouf que quand on commence à le comprendre et à le pratiquer.
C’est notre patrimoine, un des piliers de notre « Identité Nationale ». Cela doit être notre fierté.
Les amateurs du Malouf et de la Rachidia qui assistent à ses concerts tous les mois au Théâtre Municipal de Tunis, sont ils prêts à écouter une nouba entière pendant la soirée. Je pense que Oui.
D’autres disent que la Nouba est difficile à exécuter et, pour la bien travailler, il faut beaucoup de temps et d’énergie…


La Rachidia, Sidi Boussaïd, Ennejma Ezzahra, le 26 Juin 2009


Je pense que la Rachidia est composée aujourd’hui d’excellents musiciens et artistes et ils sont donc tout à fait capable de bien travailler nos 13 noubas entièrement et en présenter une à chaque soirée pendant une première partie, et, libre à la Rachidia ensuite de présenter ce qu’elle veut comme autres éléments du patrimoine (Zajal, Foundou, Samaîi, Bachraf Samaîi, mouashshah, ou d’anciennes chansons tunisiennes de chanteurs tunisiens (Saliha, Ali Riahi, Taher Gharsa…) ou encore de nouvelles créations, de nouvelles compositions de Zied Gharsa ou d’autres compositeurs, et il y en a…


Pourquoi le public « tourne le dos » au Malouf ?
Je pense que c’est parce que le Malouf n’est pas bien travaillé, n’est pas bien exécuté, n’est pas assez aimé par certains musiciens eux mêmes. Le musicien tunisien ne veut pas ou ne veut plus travailler et présenter au public le Malouf. Pourquoi ?La
Je pense que c'est parce que certains cherchent la « facilité », d’autres cherchent « la modernité », « l’électronique », le « rythmique », la « recherche » les « nouvelles tendances »…
Évidemment, il faut tout ça, mais je dis, afin de conserver, faire aimer et rendre populaire notre musique, il faut l’aimer, la bien travailler pour mieux la partager, la bien présenter pour la faire aimer et, en parallèle, il n’est pas interdit de pratiquer d’autres musiques, innover, rénover... Je pense que nous ne pouvons innover, rénover, inventer, faire évoluer que si nous maîtrisons bien notre musique.
La Rachidia est une institution nationale, elle doit donner l’exemple. C’est une référence pour tous les musiciens tunisiens, qu’ils soient amateurs ou professionnels.
Nous devons être fiers de notre musique, de notre patrimoine, de notre Malouf et de nos Noubas et c’est le cas pour tous les membres de la Rachidia, reste juste un pas à franchir : travailler la nouba et présenter, chaque mois, une nouba entière dans une première partie de la soirée.
C’est là que l’excellente idée de Khaled TEBOURBI, (la Presse du 04 Novembre 2009) qui dit : « …composer du nouveau à partir du modèle ancien ? La modernité n’est pas forcément dans la rupture absolue… », Prendra pleinement sa signification : « …composer des noubas et des chghols sur des textes récents… »…
Oui, je pense, que certains musiciens ont aujourd’hui honte du Malouf et ils croient qu’en travaillant la musique orientale ou occidentale font bonne figure. Pour ma part, je dis, si le musicien et l’artiste tunisien ne travaille pas, ne pratique pas, et par conséquent, ne fait pas évoluer notre musique, qui va le faire ?
Tout le monde se met à l’orientale et à l’occidentale et notre musique, notre patrimoine, qui va le protéger ?
Heureusement que la Rachidia est là, heureusement que Zied Gharsa est là pour, avec fierté et sans aucun complexe, travaille, tant bien que mal, notre patrimoine.
Encore un effort !
Très sincèrement, je crois que, pour que la Rachidia puisse sortir de ce cercle vicieux la tête haute, il faut qu’elle se mette sérieusement à retravailler la Nouba, les Noubas, entièrement complètement, avec tous les éléments et toutes les parties qui les composent dans le respect des règles qui lui sont propres. Il faut que les tunisiens se rendent compte, enfin, du trésor musical que nous avons hérité, il faut absolument qu’on mette en valeur notre répertoire musical classique. Il y aura, peut-être, pour ne pas dire sûrement, des interprétations, dans l’exécution et dans la distribution, c’est normal, le contraire serait anormal ! C’est le sens même de l’évolution de l’expression artistique et c’est le sens même de la signification de la tradition orale, mais au moins le cadre de cette tradition soit respecté, mit en avant, préserver et transmis.
Avant que nous puissions inventer, innover et créer, il faut absolument qu’on se mette à pratiquer, s’imprégner et sentir la profondeur de cette musique si riche, si diversifiée, si profonde et si savante. Il faut que nous arrivions à « déguster » après l’apprentissage, à prendre plaisir à écouter, chanter, exécuter notre Malouf avec l’amour et l’intérêt qu’il mérite. Là, nous pourrons le transmettre aux générations sans complexe, ni honte !



La Rachidia, au TVT


Aimer, c’est aussi fréquenter et apprendre à connaître. Il est plus facile d’aimer quand la chose à aimer est belle, toujours faudrait-il la mettre en valeur et la présenter fidèlement avec conviction et avec amour.
Le Malouf est très beau quand il est bien travaillé, bien exécuté avec amour et bien présenté.
Peut-on imaginer que nos 13 noubas ne sont toujours pas, à nos jours, enregistrées en entier, ne sont toujours pas publiées, les enregistrements ne sont toujours pas commercialisées ? Demander à un disquaire ou un vendeur de CD ou de Cassettes de vous vendre « Nouba Errasd » ou Nouba El-Hçîne » … relève d’une entreprise de fou !
Peut-on imaginer que certains « Btayhyet, certains « Barawel », certains « Adraj », « Khafaef » et « Akhtem » ne sont même pas connus de nos musiciens, ni même de nos professeurs de musique. Les enregistrements de ces parties de nos naoubat sont introuvables. Et l’on parle déjà de moderniser, d’innover…, certains parlent même d’harmoniser (Y introduire de l’harmonie de la musique occidentale).
Pourquoi pas ? A conditions de ne pas bruler les étapes et permettre à notre répertoire classique de la façon la plus traditionnelle possible d’exister sans menace, de confirmer sa présence sur le marché, dans les esprits et dans les cœurs de nos concitoyens.
Sincèrement, je pense qu’il faut absolument lancer une opération sérieuse et de longue haleine pour bien travailler et préparer nos noubas, les enregistrer, les diffuser et permettre au public d’y avoir accès.
Peut-on imaginer que notre richesse musicale, notre trésor patrimonial est complètement inconnu du reste du monde y compris des pays arabes et des musiciens arabes les plus avertis alors que nos musiciens passent leur temps et fournissent tous leurs efforts et mettent leur talents à exécuter du Om Kalthoum, du Abdelwahab ou de Fayrouz. Bien entendu, j’adore écouter Om Kalthoum et j’ai la chair de poule quand j’écoute Abdelwahab dans certains de ses chefs d’œuvres, ce n’est pas le problème, mais ma musique, la musique de mon pays est passée où ? Que font nos enseignants, nos conservatoires, nos écoles de musique ?
Désorientés, on dirait qu’ils sont perdus ! Mal formés… Apparemment, non épaulés, peut-être manquent-ils de documentations, de références, de supports, ou d’encadrement en tout cas, il est urgent d’agir plus méthodiquement et avec assurance.
Peut-être l’on demande trop à la Rachidia qui ne peut pas satisfaire tous les goûts ni toutes les attentes ?
Un ami musicien me disait : Celui qui prend l’initiative et décide d’aller voir la Rachidia, c’est qu’il sait d’avance qu’il va assister à une soirée Malouf. Le problème, c’est que de plus en plus, il ne sait pas à quelle surprise il s’attend ! J’entends plusieurs critiques, ceux qui disent, ça devient de plus en plus de la variété, certes de la chanson tunisienne ! D’autres disent qu’ils viennent pour écouter la troupe avec sa chorale et non pas Zied Gharsa !
Maintenant, elle introduit la tradition maghrébine…
On interprète « el abyât » à la façon « d’il y a plus de cent ans ! », d’une façon libre alors que la partie médiane « La Touchya », presque totalement abandonnée, est prévue pour l’improvisation instrumentale et vocale.
Au sein de la Rachidia, ne faut-il pas créer une formation plus légère plus mobile avec beaucoup moins de musiciens et avec une pratique se rapprochant un peu plus à la façon traditionnelle ? En évitant la contrainte du solfège et de « rabt el aqwâss » (Mouvement des archets).
J’espère pouvoir évoquer prochainement la pédagogie dans l’apprentissage de notre musique.
La pédagogie et la formation du présentateur.
La légèreté de la formation
Donner la liberté au musicien dans l’exécution et l’improvisation.
Rendre à la tradition orale tout son sens avec toutes les richesses que peut apporter cette façon d’apprendre et de transmettre.
L’avantage de la formation légère.
Les écoles et les conservatoires de musique.
Le solfège !
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Ahmed-Ridha ABBÈS (Paris)

Maîtrise d’ethnomusicologie à l'université de Paris X
Licence d'ethnologie à l'université de Paris X
DEUG musicologie à l'université de Paris VIII
DEUG psychologie à l'université de Paris VIII







Commentaires


1 de 1 commentaires pour l'article 14904

Bhouri Rafika  (Tunisia)  |Dimanche 10 Janvier 2010 à 21h 46m |           
Bravo pour le courage et la sincérité, et pour ce sentiment patriotique de plus en plus rare. j'espère que ton article incitera les décideurs à la rachidia à revoir leur strategie