Breve actualité de Dounia BOUZAR



Fériel Berraies Guigny a approché une des plus ardente défenderesse des droits de la femme française musulmane. Figure emblématique de l'islam français, la sociologue et anthropologue Dounia Bouzar nous livre sa vision de la place qu’occupent, femmes, filles et mères, dans les dysfonctionnement des banlieues.
Si l’on revient sur les émeutes des banlieues, pourquoi les femmes ont été si peu présentes ?
Les filles sont moins révoltées. D’abord parce que, dans le même quartier « défavorisé », elles souffrent moins que les garçons des représentations négatives. Le stigmate du « caïd arabe délinquant » ou du « terroriste » épargne les filles. Ces dernières sont supposées être « les victimes » de la culture « islamo maghrébine » qui serait par nature archaïque, donc certains patrons ont le sentiment de les « sauver » en les embauchant… Ceci étant dit, il faut rajouter que les filles investissent mieux le système scolaire. Elles ont compris que l’éducation est la clé de la liberté, quel que soit le pays où l’on vit. Elles n’ont pas perdu espoir comme leurs frères et sont encore dans « la culture de l’effort ».



Que pensez vous du drame de la jeune Shéhérazade, pensez vous que l’histoire de Sohanne et Ghofrane, la jeune fille brûlée dans un local à poubelles et la jeune fille qui a été lapidée, se répète?
Ce type de drame existe dans toutes les sociétés parce qu’il y a des individus déséquilibrés partout. L’erreur - je devrais dire la faute - de la société, consiste à faire croire que c’est parce qu’il est « d’origine arabe », ou « de culture arabe » ou « musulman », que c’est arrivé. Culturaliser, ethniciser, ou islamiser un comportement empêche de se poser les bonnes questions pour que cela n’arrive plus. La violence des ghettos est une production sociale et non, comme certains tentent de le faire croire, une production culturelle ou religieuse. On retrouve malheureusement des crimes d’honneur chez les Corses, les Italiens, les Indous…, à certaines époques. N’importe quel anthropologue sait cela.
Tout est sujet à idéologie. Il n’y a plus de débats d’idées, de réflexions politiques et sociales, les gens raisonnent « à coups d’identités » : il y aurait le comportement noir, le comportement arabe (pour des jeunes qui ne connaissent parfois pas le pays de leur arrière grands-parents !!!), le comportement musulman, le comportement juif… Le problème, c’est que les jeunes intériorisent la façon dont on les regarde… Et que justement, certains sont sans cultures, sans repères, sans histoire, sans territoire… et ne sont socialisés dans rien du tout !

D’après vous, le comportement de certains garçons violents n’est en aucun cas un problème d’éducation ?
Je n’ai pas dit cela non plus. Les dysfonctionnements ont des conséquences sur les équilibres familiaux. Le chômage, l’alcoolisme, la perte du sens de sa vie, mènent par exemple à la déchéance paternelle. Un homme qui utilise la force physique sur une femme est un homme faible et déchu. Son autorité est devenue une enveloppe vide. Il est souvent question de dignité dans ces situations difficiles qui dégénèrent en violence. Quel processus d’identification peut-il se mettre en place lorsque le fils voit son père allongé toute la journée sur le canapé ? Toute la famille sait que sa place n’est pas à l’intérieur de la maison ! Un garçon se sociabilise lorsque le père – ou celui qui fait la fonction de père – le sépare de « l’enveloppe protectrice et couvrante » que représente la mère et l’ouvre vers le monde extérieur en l’amenant à respecter la loi. Comment le père au chômage peut-il inspirer confiance à son fils pour être crédible dans ce rôle ? Surtout dans une histoire de migration. Il faut rappeler que le chômage n’a pas que des conséquences économiques pour un père qui a décidé de partir travailler dans le pays de l’ancien colonisateur pour avoir une vie meilleure. C’est sa place de père au sein de la famille et le sens de la place de la famille en France que l’inconscient familial va alors interroger…

Comment expliquer vous que certains garçons utilisent pourtant l’islam comme prétexte de violence envers les filles ?
Merci de me poser cette question car elle est fondamentale et délicate. L’islam devient, en ce moment, dans le contexte français, un moyen, un argument, de ne pas respecter les lois et les limites. On fait recours au religieux non pas pour se soumettre à sa guidance mais pour devenir tout puissant. Les jeunes déstructurés disent : « Il n’y a que Dieu qui commande ! Il n’y a personne au-dessus de moi à part Dieu ». Mais ce principe établi à l’origine pour responsabiliser les hommes (chacun est responsable de ses actes devant Dieu) est détourné de façon perverse, pour se mettre « à la place de Dieu » et échapper à toute règle. Ils utilisent paradoxalement la religion comme une zone de « non-droit » ! Cela pose un vrai problème. Certains aumôniers en prison en viennent à étudier les demandes de conversion, car ils ont compris que certains délinquants voulaient devenir musulmans non pas par recherche spirituelle mais pour avoir un prétexte à échapper à la loi des hommes, à vivre l’anarchie, à devenir tout-puissant ! Comment faire pour que l’islam ne rende pas nos jeunes en rupture encore plus « tout-puissants » et les aide à se structurer ? Contrairement à ce que les médias disent, ce n’est pas un problème de « contenu » de l’islam mais bien de « relation » à l’islam. Voilà où nous en sommes…



L’appel des mères, est-ce une première médiatique dans l’histoire des revendications de la population féminine maghrébine en France, qu’en pensez vous ?
Je ne sais pas s’il y a déjà eu ce type d’appels féminins médiatisés, car je crois que nous faisons partie de la première génération à avoir accès à ce qu’on appelle ici « La France du haut »… Noyée dans le travail, j’oublie parfois à quel point nous ouvrons le chemin à des centaines d’autres qui sont là, dans l’ombre, en train de préparer les concours des grandes écoles. J’ai été touchée que ces mères de familles de quartiers m’appellent pendant les émeutes. Cela veut dire qu’elles savent qu’elles peuvent compter sur nous. Je ne les connais pas personnellement, elles sont passées par les éditeurs et les journalistes pour trouver mon numéro. Le lendemain de l’annonce du couvre-feu par les médias, des dizaines de femmes en larmes me téléphonaient en me demandant d'écrire ce qu'elles ressentaient. Ce qui revenait toujours concernait leur lien avec La France. Elles voulaient rappeler à la fois à leurs fils et aux responsables politiques que la France est notre pays et que nous avons mérité notre place autant que tous les autres. Rappeler à tous ces politiques qui mettent en doute notre patriotisme que nos ancêtres ont fait partie de l’histoire de France. Ces mères sont invisibles. Pourtant, lorsqu'on prend la température d'une mère, on obtient celle de la société. Et elles sont les témoins d’une histoire commune, qu’il faut se raconter tous ensemble pour construire un avenir commun, quelles que soient nos mémoires individuelles.


Avez-vous été reçues par le gouvernement ou les autorités françaises ?
Non !!!

Quel est le constat aujourd’hui après la Tribune des mères ?
Ma réponse est rapide, déprimée et déprimante : rien n’a bougé.


Quel rôle pourrait jouer la Sénateur Alima Boumedienne Thiery dans ce contexte ?
Je ne crois pas qu’une sénatrice d’origine arabe va faire une meilleure politique que les autres parce qu’elle est arabe. C’est une vieille idée du colon de penser que « les arabes comprennent mieux les arabes » ! Je crois que les choses changeront en France lorsqu’il y aura un vrai débat politique, quelle que soit l’origine, l’histoire, la religion des responsables en question… Ceci dit, c’est « faiseur d’espoir » de voir Alima au Sénat !



Que pensez vous du postulat, selon lequel les émeutes dans les quartiers sont dues à la polygamie, dixit le gouvernement?
La polygamie est interdite et je suis bien la première à lutter contre, mais encore une fois, je ne vois pas le rapport avec les émeutes. C’est une vieille habitude, en France, de culturaliser un diagnostic pour faire l’économie des remises en questions politiques et économiques. Cela ne date pas d’aujourd’hui. Lors des émeutes des années 82 à Lyon qui devaient se transformer en « Marche pour l’Egalité », les jeunes dénonçaient déjà les discriminations au logement et à l’emploi qu’ils subissaient. Mais insidieusement, on a fait passer dans l’esprit du grand public que les causes n’étaient pas sociales mais culturelles : on a culturalisé le diagnostic social. La Marche pour l’Egalité a été rebaptisée « Marche des Beurs » et on a tourné la page comme si tout était rentré dans l’ordre. « Culturaliser » ou « islamiser » les émeutes ne permet pas seulement de faire l’économie des remises en questions politiques, sociales, et économiques, cela alimente aussi les idéologies de rupture. Définir « les arabes », « les immigrés », « les musulmans », « les jeunes de banlieue » comme une entité homogène revient à enfermer les individus dans un groupe. Or toutes les idéologies de rupture se nourrissent des exaltations de groupes. Une fois le calme revenu dans les banlieues, les discours « à la Ben Laden » et les discours « à la Le Pen » vont se servir des événements pour construire des frontières infranchissables entre les uns et les autres : chacun va expliquer comment « son groupe » est en danger, comment il faut « s’organiser pour se défendre »…
Photos : Credits Fériel BERRAIES GUIGNY. PARIS décembre 2005.



Fériel Berraies Guigny






www.journaliste.montaf.com



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