Le secrétaire d’état des affaires européennes TOUHAMI ABDOULI arrête le bilan de la diplomatie tunisienne



Par TOUHAMI ABDOULI
(secrétaire d’état des affaires européennes)

La diplomatie tunisienne a souffert au cours du règne de Ben Ali de plusieurs maux dont les principaux sont les suivants :

-Au cours des dernières décennies, le ministère des affaires étrangères s’est transformé en une machine à broyer les hommes et les femmes et s’est éloigné de sa mission fondamentale qui est la promotion de professionnels capables de défendre efficacement avec patriotisme et abnégation les intérêts du pays auprès de ses partenaires.

-La coïncidence de la diplomatie tunisienne avec les passages sombres de la carrière de Ben Ali (en tant qu’attaché militaire au Maroc et Ambassadeur en Pologne) et les sentiments de haine et de hargne qu’il a pu ressentir envers ce département qui a symbolisé pour lui des traversées du désert.

-La prédilection de Ben Ali (ancien du renseignement) pour les circuits parallèles aussi bien au niveau de la privation du ministère des affaires étrangères d’importantes attributions comme la coopération internationale (création du ministère de l’investissement extérieur et de la coopération internationale) et de la communication extérieure (ATCE) que de la mainmise du RCD et du ministère de l’intérieur sur les rouages consulaires à l’étranger. Il faut également signaler que les conseillers diplomatiques et autres conseillers du président (dont l’infâme « ÓíÁ ÇáÐßÑ » ;de sinistre mémoire Abdelwaheb Abdallah) ont fini par accaparer plusieurs attributions du ministre des affaires étrangères et ont soumis ses décisions les plus insignifiantes à l’accord, sinon le diktat, du Palais

-La personnalisation de la diplomatie tunisienne pour redorer l’image de plus en plus dégradée du régime ainsi que de Ben Ali et ses proches par la nomination à la tête des postes diplomatiques et consulaires, dans des proportions de plus en plus grandes, de « fidèles » et proches du régime et de la famille. Ainsi, la proportion des diplomates de carrière s’est progressivement rétrécie dans les affectations à la tête des postes diplomatiques et consulaires jusqu’à en devenir l’exception (ex : mouvement 2009).

-Entretemps, les diplomates de carrière se sont vus privés des perspectives d’avancement et d’affectation à l’étranger (qui est leur vocation essentielle) car ils ont choisi cette carrière et ont été formés pour exercer principalement à l’étranger.

-Outre l’affaiblissement progressif du statut des diplomates à force de « réformes » et de texte d’application qui ont rogné leurs droits et avantages (depuis 1990), les diplomates ont été soumis à des critères de promotion et de nomination de plus en plus éloignés du professionnalisme et de l’appréciation objective des états de service au profit du régionalisme, du patronage « clientéliste » et des « services rendus ». Même ces critères faisaient l’objet d’une appréciation qui fluctuait selon la conjoncture et le baromètre politiques ainsi que les aléas de la conjoncture et de la « bourse des valeurs politiques et régionales ».


-Les diplomates de carrière ont ainsi vu les critères qui présidaient à l’évolution de leur carrière (affectations à l’étranger et octroi d’emplois fonctionnels au retour en Tunisie) sombrer dans un discrétionnaire qui s’est vite mu en un arbitraire absolu sans la moindre sauvegarde pour le diplomate qui pouvait, pour une saute d’humeur du ministre ou d’un proche du président ou de la famille, se retrouver dans le frigo du département ou même poursuivi en justice (comme cela a été le cas d’Ahmed Ben Mustapha qui n’a pas fait ouvrir le salon d’honneur à l’aéroport de Dubaï à Jalila Trabelsi qui transportait avec elle d’importantes sommes de devises étrangères sorties illicitement de Tunisie).

-Ainsi, le rythme des affectations et des retours en Tunisie sont devenus aléatoires au gré des humeurs et des preuves de docilité à l’égard des proches et de la famille de Ben Ali et en particulier la famille Trabelsi dans ses magouilles et affaires visiblement illégales.

-En plus de l’absence de critères objectifs présidant à l’évolution de leur carrière (avancement, affectation à l’étranger, nomination à des emplois fonctionnels), les diplomates de carrière voyaient se rétrécir les avantages dont ils bénéficiaient notamment au regard des salaires (les diplomates tunisiens perçoivent parmi les plus bas salaires dans le monde entier) et de l’éducation de leurs enfants puisqu’ils ont été privés de la prise en charge des frais de scolarisation de leurs enfants auprès de l’école française en Tunisie pour les forcer à inscrire leurs enfants auprès de l’école internationale de Tunis qui, depuis sa création, n’a pas été homologuée et ses diplômes ne sont pas reconnus à l’étranger. Il est intéressant de noter à cet égard que lorsque le gouvernement a interdit la prise en charge des frais de scolarité des enfants de diplomates auprès de l’école française, Ben Ali avait fait inscrire sa fille Halima auprès de cette même école accentuant auprès des diplomates le sentiment d’amertume et d’injustice. Par, ailleurs, après l’ouverture de l’Ecole Internationale de Carthage , une dérogation a été accordée pour la prise en charge des frais de scolarité des enfants de diplomates inscrits auprès de cette école exacerbant davantage le sentiment chez les diplomates d’être des pions d’une voracité sans vergogne pour l’enrichissement de la part de la famille Ben Ali.

-Une atmosphère délétère a prévalu au sein du ministère faisant que les diplomates voyaient en leurs proches collègues des concurrents (et même des ennemis) potentiels car il n’y avait plus de critères connus ou reconnus pour les nominations et les affectations mais des démarches occultes où le « dhraek ya allef » « à la tête du client » et « la fin justifie les moyens » devenaient de rigueur.
-Puisque les critères professionnels et de compétence n’étaient plus considérés, chacun pouvait prétendre à n’importe quel poste pourvu qu’il ait les appuis suffisants. Les nominations infondées professionnellement ou qui ont été faites en dépit de la compétence et du bon sens sont légion et ont considérablement affaibli la foi de nombreux diplomates dans les vertus de la compétence et de l’abnégation.
Ainsi, outre la révision du statut du ministère des affaires étrangères et de ses méthodes de fonctionnement, la diplomatie tunisienne est confrontée au défi de réparer le préjudice moral de sa principale richesse composée de femmes et d’hommes.

Or, si un préjudice matériel peut être réparé dans un délai relativement court, un préjudice moral et même psychologique qui se rapproche davantage, pour le cas d’espèce, du traumatisme risque de prendre beaucoup plus de temps et d’attention.

Les intérêts supérieurs de la Tunisie et la nécessité de son interaction positive avec le monde extérieur tant pour la défense des intérêts nationaux, dans tous leurs aspects, que pour la réalisation des objectifs de la révolution (emploi, investissement, coopération technique et financière…) dictent une démarche résolue visant à opérer une rupture franche et nette avec les erreurs et dérapages du passé, à œuvrer avec consistance et sérieux au rétablissement de la confiance par des actions concrètes et crédible à l’effet de redonner à la diplomatie tunisienne l’efficacité et le rayonnement qui en ont fait à l’époque un modèle et une référence parmi les nations et dont le pays a besoin aujourd’hui plus que jamais.


Commentaires


5 de 5 commentaires pour l'article 49213

   (Tunisia)  |Mardi 08 Mai 2012 à 14h 19m |           
A partir de l'année 1992, alors que j'était en poste à rabat au maroc, j'ai constaté que les pseudo-diplomates de ben ali agissait non pas comme des agents au service de l'état dans le pays d'accréditation mais, malheureusement pour l'image de la tunisie, comme des travailleurs émigrés soucieux uniquement de s'"enrichir" en se livrant à un commerce le plus souvent illicite à travers leur statut diplomatique. cet état s'est généralisé
à tous nos postes diplomatiques et notamment arabes et asiatiques. la diplomatie tunisienne est malade, aujourd'hui encore. il faudra du temps et des responsables autrement plus compétents que l'actuel ministre pour sortir la carrière du tunnel.

Ballouchi  (France)  |Samedi 05 Mai 2012 à 17h 06m |           
Excellant article.

Lolo1958  (France)  |Samedi 05 Mai 2012 à 14h 55m |           
Bravo pour l'article mais que faire pour que ca ne recommence pas demain? c'est toute la question

Artiz  (Tunisia)  |Samedi 05 Mai 2012 à 12h 56m |           
Les maux de la diplomatie tunisienne ne viennent pas de ben ali seulement ,mais de pas mal de fonctionnaire du ministere du tutel et malheureusement ,ils sont toujours la .nous sommes tunisiens vivant a l etranger et chacun de nous les connait bien car nous les avons bien endures

   (Tunisia)  |Samedi 05 Mai 2012 à 12h 40m |           
Un diagnostic partiel, mai pertinent. les maux de la diplomatie tunisienne necessitent une refonte totale de la doctrine, de la culture et du mode de gouvernance de l'outil diplomatique.