Dites-moi ce que vous regardez, je vous dis qui vous êtes… Par Hassen Zargouni



Le Méditerranéen est-il un téléphage comme les autres ? Hassen Zargouni fondateur-Directeur Général de SIGMA Conseil nous offre un panorama complet et réaliste des habitudes télévisuelles des Méditerranéens, notamment ceux de la rive sud, et nous éclaire sur l'impact du petit écran dans la formation de nos valeurs.

L’identité et l’échelle des valeurs ne se forgent pas là où on pourrait le croire…


La mer entre les terres (l’origine du nom mer méditerranée) n’est plus ce qu’elle était. Aujourd’hui, les identités et les échelles de valeurs des gens qui vivent autour de la mer Méditerranée ne se forgent plus au gré des échanges commerciaux qui la caractérisaient jadis, ou des transhumances nord-sud ou sud-nord de longue ou de courte durée, amicales ou belliqueuses dont elle était familière... Elles ne se forgent plus non plus à travers les contenus des manuels scolaires et la transmission des savoirs par le maitre d’école, imprégné de l’esprit du XIXème siècle français et que l'on retrouvait jusqu'en Turquie, en Grèce, en Tunisie, en Italie, au Maroc ou en Égypte. Ces identités et ces valeurs ne se forgent plus par l’écrit et les opuscules : il s’en édite moins dans l'ensemble du monde arabe en un an qu’en Grèce ! Le ou les socle(s) des identités et des valeurs se forge(nt) actuellement tous les jours à travers l’impact des 3 à 4 heures quotidiennes que les habitants des pays du bassin méditerranéen consacrent à regarder la télévision ! Les écrans sont aujourd’hui partout, on les trouve dans les foyers, dans les cafés, dans les salles de détente aménagées par les entreprises, … et de toutes sortes, de l’écran TV, à celui du jeu électronique, au Smartphone,… mais le poste de TV dans le salon du foyer trône en maître. Les meubles, voire l’architecture des habitations, sont conçus en fonction du confort du téléspectateur. L’influence de ces heures passées devant la petite lucarne est perceptible dans son vote (vote sécuritaire Front Nationale en 2002 en France), dans ses vêtements (le voile chez la jeune arabe, souvent par un simple effet de mimétisme), dans sa perception de l’autre, et dans l’image qu’il croit posséder de soi… Le Méditerranéen téléphage est de plus en plus intellectuellement façonné par le contenu médiatique véhiculé par les programmes de télévision qu’il consomme à longueur de journée, cela n’est pas épidermique, cela est bien plus profond…


Dites-moi ce que vous regardez, je vous dis qui vous êtes…

L’audience des médias télévisuels au nord de la Méditerranée est largement locale. Généralement, un italien ne regarde pas des chaines TV espagnoles, un français ne regarde pas plus que ça les programmes portugais. Du côté sud de la Méditerranée, l’audience de la télévision est plutôt éclatée entre chaines locales, panarabes et internationales. Les chaînes TV locales du sud tentent de résister en effet au déferlement des chaines panarabes avec leur offre pléthorique entre chaines thématiques et chaines généralistes à qualité variable.

Chaque pays méditerranéen du sud dispose en moyenne de deux à trois chaines locales, le plus souvent publiques, et on dénombre plus de 300 chaines panarabes diffusant à travers les deux satellites NileSat (égyptien, leader) et ArabSat. Sur ces satellites, 90% des programmes diffusés sont en langue arabe, 9% en langue anglaise et 1% en langue française et autres. Plus de 70% des foyers arabes accèdent aux chaines TV diffusées par satellites.




Depuis une dizaine d’années, on dispose désormais d’une masse importante d’informations quantitatives et fiables sur la fréquentation des médias côté rive sud de Mare Nostrum. Ces informations indiquent clairement une orientalisation de l’auditoire maghrébin tant au niveau du choix des programmes de fictions et de l’Entertainment que le choix des canaux d’information. Au Machrek, on assiste à un attrait toujours vivace exercé par les programmes américains, notamment les fictions, auprès des jeunes et à l’essor de la demande des ménagères orientales pour des fictions syriennes et turques en haut et place des fameux feuilletons égyptiens à l’eau de rose. Dans l’ensemble de la zone Afrique du Nord-Moyen Orient, les actualités sont suivies principalement à travers les chaines d’information arabes telle que la qatarie Al-Jazeera ou la saoudienne Al-Arabya et à une échelle moindre à travers les 'all news channels'

de langue arabe telle la britannique BBC, l’allemande DW, la turque TRT, la russe Arroussia TV, la française France 24, l’américaine Al-Horra, la chinoise China TV, toutes ces chaines diffusent en langue arabe 24 heures sur 24. Les chaines BBC World, CNN et Euronews, qui diffusent pourtant en langue arabe, ont des audiences très faibles dans la région. De fait, les seuls programmes TV d'origine européenne qui intéressent la région MENA se cantonnent aux joutes footballistiques, très suivies par la junte juvénile arabe, grâce notamment au réseau de pay-TV Al-Jazeera Sport, détenteur exclusif des droits de transmission des principales compétitions européennes !

Autant dire que les canaux cathodiques entre la rive sud et la rive nord de la Méditerranée sont quasiment coupés. Les gens du sud n’ont plus les codes pour accéder au mental du nord tel que reflété par ses médias. Les gens du nord font comme si les médias du sud n’existaient pas, ils se condamnent à ne jamais comprendre l'homme du sud.

De la responsabilité des élites et des télédiffuseurs…

Préparer des cerveaux prêts à adhérer à une marque de cola ou développer un sentiment islamophobe rappelant l’Europe des années 30 avec d’autres religions, ou encore encourager des jeunes au sacrifice ultime de leur corps pour des causes et des agendas politiques les dépassant, ne constituent certainement pas la vocation du média-roi qu’est la télévision. Pourtant, ce qui est diffusé aujourd’hui autour de la mer Méditerranée comme programmes TV le suppose, du moins le suggère. La convergence de ce support vers internet n’est pas pour demain côté arabe, la fracture digitale est encore béante entre rive nord et rive sud. Aussi, le caractère massif et passif de l’audience de la télévision par rapport aux autres sources de culture et de développement personnel et collectif incombent aux télédiffuseurs une responsabilité historique. Des coproductions, des échanges de programmes, des regards croisés, des efforts sur la traduction d’œuvres télévisuelles de part et d’autres de la Méditerranée, doivent être conçus pour faire connaitre l’autre, dans ses multiples facettes, notamment celles les plus authentiques, celles se rapportant à son vécu quotidien. Une part d’universalité naitrait nécessairement de cette manière d’exposer l’autre, une forme d’humanité partagée, en quelque sorte.

Par ailleurs, les élites doivent prendre conscience du poids de ce média dans la formation identitaire contemporaine. Elles doivent peser ensuite sur les choix éditoriaux, et être capables de créer les conditions de création de contenus « œcuméniques », transnationaux, rapprochant les peuples de la Méditerranée, cette mer entre les terres, victime d’une autre guerre, une guerre d’un genre nouveau, une guerre entre les satellites TV.

Hassen Zargouni







Commentaires


3 de 3 commentaires pour l'article 31082

Hammouda  (Tunisia)  |Jeudi 02 Decembre 2010 à 20h 57m |           
Le tunisien sait ce qu'il regarde, choisit et sait ce qu'il cherche. les femmes ne regardent pas la meme chose que les hommes. en général 3/4 des gens regardent plutot les chaines arabes ttes tendances et origines confondues. le bon peuple n'est plus dupe. il sait reconnaitre les vérités et les mensonges et il se trompe rarement.merci pour l'article, il est bien.

Ameni  (Tunisia)  |Jeudi 02 Decembre 2010 à 20h 30m |           
Oui mr hassen c'est un trés bon article et une evidente analyse a propos la haute compétences des chaines tv pour occuper plus "sa majesté" ( la télévision)

Téléphage Tunis  (Tunisia)  |Jeudi 02 Decembre 2010 à 10h 38m |           
Excellente analyse dont m. hassen zargouni, directeur de sigma nous a toujours habitué.