Les graffitis, un moyen d'expression très prisé par les jeunes de Tunisie



Des slogans de football aux images d'amour et d'affection, une grande variété de messages trouvent leur place sur les murs de Tunisie. Des personnes d'âges et de classes sociales divers consacrent leurs efforts et leur argent à faire des murs de Tunis une mosaïque de lettres et de chiffres, qui ne sont compréhensibles que par leurs pairs.

"Je trouve un espace où je peux faire évoluer mes lignes noires, loin des yeux des censeurs, pour écrire ce que je veux", explique Semer Idoudi, un étudiant de 20 ans. Il reconnaît que des courses-poursuites ont parfois lieu entre ses amis et les agents municipaux ou les propriétaires de magasins dont les murs sont recouverts de graffitis qui, parfois, peuvent offenser la morale publique.


Contrairement à Idoudi, qui aime dessiner des scènes de nu, Faicel Hawet a choisi de supporter son équipe sportive à sa propre manière. "Le nom du club doit être gravé dans l'esprit de chacun, supporters comme adversaires", explique-t-il.

"Comment puis-je rester les bras croisés alors que mon club se fait humilier sur les murs des ennemis ?", interroge Heni el Basli, 18 ans, avec un air de défi. "Dans ce cas, l'argent est alors sans importance. Nous devons être très bons dans nos réponses."

Le prix d'une boîte de peinture que les jeunes utilisent est d'environ 5 dinars, et el Basli doit acheter l'équivalent de quatre boîtes par mois.

Les murs affichent des messages à la gloire des équipes sportives et des portraits de stars nationales du football. Certains supporters adoptent les noms de prédateurs, à l'instar des supporters du CA Bizertin qui se font appeler "les Requins".

D'autres jeunes tracent le nom de leur petite amie, des anges ou des symboles de paix.

Selon le professeur de sociologie Laroussi Amri, le phénomène des graffitis existe dans presque tous les pays du monde. Dans la plupart des cas, il constitue une sorte de rébellion contre la tendance dominante.

"C'est un outil d'expression d'opinions qui ne sont pas encore acceptées par la société ou la famille, et qui sont en général cachées ou illicites", explique-t-il. "Les jeunes sont tentés par l'interdit et cherchent à le montrer dans les espaces publics, les gares ou sur les murs des toilettes publiques."

Amri demande aux sociologues d'accorder de l'attention à ce phénomène, pour mieux connaître les aspects cachés de la société "dans toutes ses composantes, négatives et positives". Il explique que ce qui est considéré aujourd'hui comme légalement ou socialement interdit pourrait bien ne plus l'être demain.

Pour sa part, l'artiste et critique Omar Guedamsi a expliqué à Magharebia que dans de nombreux pays occidentaux, les graffitis sont devenus un art à part entière. Mais qu'en Tunisie, il leur reste à devenir une forme artistique.

"Ils se limitent à des messages d'amour, aux initiales des bien-aimées, et à l'admiration pour une équipe sportive. Ils n'expriment que rarement des positions politiques ou sociales sur certains sujets. Ils ne sont donc pour l'essentiel que des messages sans contenu réel. Mais ils pourraient le devenir au fil du temps", ajoute-t-il.

Le sociologue Sami Naser souligne quant à lui la nécessité d'étudier le phénomène des graffitis ainsi que "les indications morales et symboliques qu'ils renferment".

"Ils nous permettent de connaître les traits de caractère les plus importants et les aspirations de la jeunesse, et d'analyser les raisons sous-jacentes à cette véritable explosion des graffitis", explique-t-il.

La plupart des dessins se retrouvent sur les murs des collèges et des lycées, des institutions, des arrêts de bus et à l'intérieur des bus. Selon Naser, ces messages révèlent la signification de l'identité et de l'appartenance à un club sportif, avec des slogans du type "Club Africain ya dawla!" (Ô pays, Club Africain !). Ils peuvent également contenir des attaques verbales contre des rivaux ou dépeindre des émotions, comme ces dessins d'un coeur triste qui saigne, avec les initiales de l'être cher.

"Les adolescents ont habituellement recours à cette forme d'expression lorsqu'ils ne disposent pas des moyens de transmettre leurs sentiments et leurs émotions au travers des autres formes de médias. En exerçant le rôle d'auto-censeurs, et par crainte de punitions, certains utilisent des espaces "privés", comme les toilettes des écoles, pour exprimer librement leurs émotions et leurs sentiments par les habituelles phrases populaires", conclut-il.
Jamel Arfaoui (Magharebia)


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