L’image du « poète maudit », encanaillé, voyou et voyant, comme le fut Rimbaud, peut paraître aujourd’hui désuète ou anachronique. Les modèles que nous avons devant nous, depuis plusieurs décennies déjà, sont de parfaites illustrations de la sagesse conforme et de la « bienpensance ». Claudel et Saint-John Perse, en France, avaient rempli tous les deux des fonctions de diplomates bien assis et plénipotentiaires.
Ils avaient sans doute initié une nouvelle manière d’être du poète désormais nanti, heureux, louant les joies de l’esprit, écoutant les vibrations du cosmos, célébrant le mouvement de l’histoire et du monde.
Chez les Arabes, Ali Ahmed Said alias Adonis semble le mieux incarner ce profil de l’anti-bohème, du poète lettré, bourré de diplômes et devancé par son image de marque.
Chez nous, on peut surprendre plus d’un poète de cette trempe « sérieuse », cachetée et corsetée. Comme on ne pouvait dissocier Saint-John Perse d’Alexis Leger, le poète du diplomate et l’homme public du scripteur, on ne pourra, par exemple, convaincre Moncef Louhaibi et ses « condisciples » de choisir entre la casquette du théoricien à la formation académique et celle de l’oracle livré au désordre de la muse.
Bref, le profil du poète autodidacte, marginal, sans situation stable ni domicile fixe, est aujourd’hui non seulement démodée mais irrecevable. Ceux qui cultivent cet aspect passent souvent pour de mauvais poètes, qui sous des allures de délabrement et de misérabilisme cachent la faillite de leur don et la pauvreté de leur écriture.
A contre courant, seul contre tous, défiant la logique de l’histoire et la cohérence de la règle, pointe l’exception de Ouled Ahmed : un vrai poète, peut-être le seul digne de ce nom sous nos latitudes. Il écrit en poète « classique » et nous le croyons, il théorise en agitateur d’idées et il ne nous choque pas, il se réclame encore de Rimbaud, de Nerval et de Al-Mutanabbi et nous ne le prenons pas pour une vieillerie de la poésie.
Ouled Ahmed incarne un profil qu’on admirait chez les grands poètes d’antan et qu’on n’accepte plus que de lui de nos jours. A la différence de ceux qui, aujourd’hui, font semblant d’être originaux et ne sont en définitive que des professionnels de la folie décadente, Ouled Ahmed est le vrai mythe vivant, réincarné au naturel, du poète seul et du seul poète. Anti-héros de la poésie tranquille et bien pensante, oui, mais non pas anti-poète, excitateur d’idées et ennemi juré du confort intellectuel, il habite le seul roc où l’on puisse bâtir le vrai : être soi au risque de « heurter » le monde. Le frêle garçon au visage émacié plante dans les entrailles de la terre qui l’enfante sa voix artésienne, puis y débusque ses larmes et ses rêves d’amour et de liberté :
« Viens, sinon du songe tu seras venue
Viens, je suis la lèvre défendue
Je suis le visionnaire
Et mes trois itinéraires
Sont devant, ou devant, ou devant
Et toi tu es le blé
Les mains au ciel levées
Et la paix première du soleil levant » (C’est nous qui traduisons).
NEBIL RADHOUANE
Le Temps





Abdelhalim Hafed - موعود
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