Les banques dans la tourmente, par Paul Jorion



« Aucun des innombrables coupe-feux en place au sein du système financier n’aura pu retarder d’une seule seconde l’avancée de l’incendie. Maintenant, ne subsiste plus que son cœur-même, alors que toutes les défenses sont tombées. »




Par Paul Jorion* - Lehman Brothers n’a pas trouvé acheteur. Et alors que tous les yeux étaient tournés vers Lehman, le No 4 des banques d’affaires de Wall Street, le No 3, Merrill Lynch, en a profité pour se vendre à Bank of America. Pas une mauvaise affaire pour ses actionnaires : 29 $ l’action, alors que le titre ne cotait plus que 17.05 $ en clôture vendredi.
Bank of America n’arrête pas de grossir, c’est ce qu’on appelle la consolidation du secteur bancaire : l’ex-Nationsbank de Charlotte, Caroline du Nord, a d’abord acheté Bank of America en 1997, une banque californienne dont elle reprit le nom, puis la banque FleetBoston en 2004, MBNA, jusque-là un des plus gros émetteurs de cartes de crédit, en 2005, LaSalle, la succursale américaine de la banque néerlandaise ABN-AmRo, rachetée en 2007 par un consortium européen (Royal Bank of Scotland, Fortis et Banco Santander), et en 2007, au 1er juillet - nos lecteurs s’en souviendront - l’ange déchu Countrywide, le No 1 du prêt hypothécaire américain.
Pendant ce temps-là, ceux à qui il reste un petit peu d’économies se préparent à soutenir les marchés - qui en auront bien besoin - lundi matin. En premier lieu la Fed qui, non-contente d’avoir déjà pris en pension des Residential Mortgage-Backed Securities à la valeur parfois douteuse, s’apprête à accepter tous les instruments de dette échangeables sur le marché des mises en pension “tri-partite” : tous ceux d’”investment grade”, autrement dit “non-junk”, mesure visant à soutenir une source de capital immédiat pour les établissements financiers, source menacée depuis déjà un moment. Ensuite, le dernier carré : Bank of America Corp., la Barclays britannique, Citigroup, le Crédit Suisse, Deutsche Bank, Merrill Lynch (bien entendu, l’expression “dernier carré” est un peu excessive dans son cas), Morgan Stanley et UBS, qui vont constituer ensemble une cagnotte de 70 milliards de dollars dans laquelle pourront venir puiser leurs petites sœurs moins fortunées.
Tokyo est apparemment en vacances, et c’est donc aux banques européennes qu’est confié le soin d’endiguer le tsunami avant que New York ne se réveille. Le New York Stock Exchange n’a pas la forme : le future du Dow Jones indique -252 points, soit une baisse prévue de 2,22 %. Si l’on s’en tient là, le mal aura été contenu.
Le fait le plus remarquable - je l’ai fait observer au fil des mois depuis le début de l’année dernière - est qu’aucun des innombrables coupe-feux en place au sein du système financier n’aura pu retarder d’une seule seconde l’avancée de l’incendie. Maintenant, ne subsiste plus que son cœur-même, alors que toutes les défenses sont tombées.
Paul Jorion, sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix dernières années dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il a publié récemment L’implosion. La finance contre l’économie (Fayard : 2008 )et Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte : 2007).

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