Par Fériel Berraies Guigny. Paris
Ibn Khaldum, disait que les Arabes ne s’étaient entendus que sur une seule chose : ne jamais s’entendre ! Six siècles plus tard, cela est toujours d’actualité. En Irak, au Liban, en
Palestine, la discorde est partout. Les Libanais s’entredéchirent tandis qu’Irakiens et Palestiniens s’entretuent. Bon nombre de géopoliticiens disent que c’est la faute de l’Iran chiite, non arabe. Selon eux, Téhéran serait l’instigateur des nouveaux malheurs de la région. Une vision peut être raccourcie mais qui mesure également les nouveaux enjeux de la politique étrangère de certains Etats arabes. Certes en Irak et au Liban, les communautés sont partiellement divisées entre les deux grandes familles de l’islam (sunnite et chiite) mais ce n’ est pas le cas en Palestine. Le Hamas n’étant pas le Hezbollah. Dans cette discorde sans fin, les Etats-Unis et Israël auraient tout le loisir de concrétiser leur projet du Grand Moyen Orient, en tout cas durant la gouvernance de Bush. Mais l’avancée des Démocrates aux Etats-Unis risque d’inverser la donne.
Feriel Berraies Guigny a rencontré Antoine Basbous, pour l’hebdomadaire tunisien, Réalités.
Antoine Basbous est politologue et Directeur de l’Observatoire des pays arabes ( OPA) à Paris.

Pensez vous que le Monde Arabe a tendance à reporter les causes de sa propre faillite sur les autres ?
Il est d'usage dans le monde arabe, d'attribuer à la « théorie du complot », tous les manquements, les faiblesses et les défauts du monde arabe. Il est rare de voir des intellectuels et encore moins, des gouvernants faire leur propre introspection. L'attribution automatique est le sionisme, suivie par les Etats-Unis pour finir par les colonialistes. On ne se penche jamais sur ce mal intérieur qui nous ronge. Aujourd'hui un des exemples on le trouve avec le nettoyage communautaire en Irak entre sunnites et chiites. On est peut être au mieux, à l'avant-veille de l'édification d'un mur de Berlin à Bagdad et au pire, on verra la disparition des sunnites au profit des chiites dans cette région. Mais l'on se pose jamais la question de savoir ou de comprendre ce qui au cœur de cette haine fratricide qui pousse au nettoyage ethnique ? On dira c'est la faute d'Israël et de Bush ! Mais pourquoi on ne s'intéresse pas aux Ulémas qui prêchent le « Tekfir » et poussent à l'endoctrinement ? Il y a un mal profond que tout le monde cherche à éviter, mais on continue à l'attribuer aux autres. Le Monde arabe ne doit pas participer à ce jeu et encore moins plonger dans la négation de ses fautes.
Pensez vous que le Jihadisme international s'alimente essentiellement de cette discorde entre arabes ? L'Arabisme est-il mort né ?
Les raisons du Jihadisme sont multiples. Il y a la doctrine religieuse mais aussi le désespoir par rapport aux régimes autoritaire pour ne pas dire, dictatoriaux et ils sont en majorité dans le monde arabe. Cette situation prêche le retour au salaf, c'est à dire le retour vers une doctrine datant du premier siècle de l'Islam. Période où les musulmans contrôlaient les confins des territoires allant de la Chine à l'Andalousie. Ce qui avait fait à l'époque la grandeur de l'Islam, c'était l'observation de la Charia. 14 e siècles plus tard, on veut réinstaurer ces préceptes. Plusieurs facteurs remettent au goût du jour le Jijadisme : d'abord l'échec patent des régimes nationalistes arabes, l'échec des dictatures et de toutes formes de monarchies. La Mosquée est le seul espace qui survit, et l'on ne peut empêcher les gens de prier ou les muftis de faire leur prêche.
Evidemment, il y a aussi la donne pétrodollars saoudiens et les divers chocs pétroliers qui ont alimenté les tensions entre les Saoudes et les Wahhabites. Le souhabisme, cette doctrine jihadiste et tekfiriste a été exportée dans le monde arabe et islamique et partout où il y avait des communautés arabomusulmannes en occident. Il ne faut pas oublier également, qu'à l'époque de l'Union Soviétique, le Jihadisme a été encouragé. C'était le grand allié en Afghanistan, pour les américains, qui n'ont pas versé une seule goutte de sang durant le conflit contre les soviétiques. C'était un combat sous traité pour les américains, mais une fois les Soviétiques battus, l'Occident n'a pas réalisé qu'il laissait dans la nature, une menace encore plus grande à défaire.
Que pensez vous des méthodes actuelles de la Pax Americana et Britannica dans le Monde Arabe et en Irak particulièrement ?
Pax, je dirai plutôt guerre civile. L'idée d'instaurer la démocratie est tout à fait louable dans la région. Mais pour y arriver, il faut avant tout préparer le terrain. On ne peut passer brutalement à la dictature des palais, à la démocratie. Il faut une période transitoire qui permette à la société civile de se reconstruire. Sans cela, le palais qui tombera laissera place à la Mosquée. Pour cela, il faut créer les conditions pour permettre l'existence d'une société civile avec un vrai multipartisme. Il ne faut pas des partis téléguidés par les services de renseignements pour jouer les faire valoir. Il faut des syndicats libres et indépendants et surtout une presse indépendante. Les gens doivent être critiques, il faut qu'ils apprennent à débattre à l'égard des partis et du gouvernement. Il faut créer les vraies conditions de la démocratie. La démocratie n'est pas une idée d'un moment, c'est une longue préparation, il faut pour les pays en moyenne 7 à 15 ans pour y accéder. On l'a vu en Algérie avec le FIS et en Egypte lors des dernières élections, si le régime actuel ne l'avait pas contenue, et bien les élections auraient été remportées par les frères musulmans. La raison est simple ; la société n'était pas prête pour élire ces représentants. Cette brutalité du passage de l'autoritarisme à l'ouverture, a fait que pour rejeter l'ordre établi on a opté pour un mouvement encore plus radical.
Pour vous, quel est le pays le plus démocratique dans le monde arabe ? La démocratie a plusieurs visages, que dites vous de l'exemple tunisien ?
Question difficile mais je dois vous répondre, qu'il n'y en a aucun. Et je ne retiens pas la thèse de Monsieur Sfeir, qui cite la Tunisie comme un modèle de démocratie exportable au Moyen Orient. Il y a encore beaucoup de travail à faire en ce sens. Il faut véritablement ouvrir complètement les vannes de la démocratie car elle ne peut s'appliquer à certains secteurs, au détriment d'autres. Il faut procéder par étapes, mais avec des avancées tangibles années après années. Dans des régimes où les Constitutions changent au gré des leaders, on ne peut savoir si les volontés sont réelles.
Pour vous Israël est démocratique ?
C'est une démocratie juive pour les juifs. La démocratie israélienne ne touche pas les arabes d'Israël. Ils ne sont pas des citoyens à part entière. Nous avons assisté cette semaine au premier ministre arabe sans portefeuille du gouvernement israélien. Au bout de soixante ans d'existence. Ce Ministre n'amènera aucune substance au gouvernement ni à sa communauté. Il a été élu, suite à la démission de son prédécesseur à cause de la venue de Liebermann. Pour lui la tâche sera des plus ardue. La vraie démocratie en Israël est réservée aux juifs.
Vous pensez que les institutions telles que la Ligue Arabe, l'UMA, ou le Conseil de Coopération du Golfe sont moribondes.
La solution à toute cette mésentente viendra avec l'arrivée de la démocratie. Car pour l'heure, les régimes autoritaires se méfient l'un de l'autre. L'UMA depuis sa création, est paralysée depuis prés de 13 ans. La raison, c'est que ces régimes ne se font pas confiance. Chaque pays dépense énormément d'énergie à torpiller les initiatives du voisin. Si l'on attend une coopération économique avant qu'elle ne soit politique, il faut créer des régimes libéraux prompts à l'échange, respectueux des droits des citoyens et qui se font confiance. Quand les régimes sont tenus par des services, c'est la suspicion qui prime. Dans les pays arabes, les services sont partout sauf dans les casernes. Je suis très critique quant à la coopération interarabe. Il y a énormément de conflits qui ne sont pas réglés. Il y a aussi la soif de l'image du « leader, du chef de tribu, du chef de la Nation ». Beaucoup d'énergies sont dépensées dans des batailles vaines. L'UMA n'est pas encore née et la Ligue Arabe est morte, même si on pas encore publié de faire part » !
Que pensez vous de l'engouement afro africain de Kaddafi ?
Le monde arabe ne lui pas a donné l'écoute et la place à laquelle il aspirait. Il a pensé que l'Afrique serait plus malléable avec ses milliards de pétrodollars. Il y a plus de besoin en Afrique que dans le monde arabe. Ce dirigeant a réussi à se maintenir depuis 38 ans au pouvoir et c'est un record absolu égalable à celui de Fidel Castro. C'est de la gesticulation et de l'agitation. Le jour où il devait réunir un sommet africain, il y a eu des pogroms. C'est dire combien les libyens ne suivaient pas leur guide dans sa nouvelle orientation régionale.
Hormis, la religion, est-ce le manque d'intérêt économique entre les Etats Arabes qui justifie l'absence d'alliances stratégiques ?
Il faut des valeurs et des intérêts en commun. Une alliance, une stratégie se fondent sur cela. Les valeurs universelles, telles que la liberté, le développement, la prospérité ne sont pas reconnues dans le monde arabe. On est encore très loin, en l'absence de structures adéquates. Le seul exemple qui fonctionne est l'Union Européenne, pourtant elle avait plus de raison d'échouer que la ligue arabe n'avait de raisons de réussir. Le mieux que l'on peut s'attendre de la Ligue Arabe, c'est un communiqué commun des ministres qui sera aussitôt oublié !
Cela ne réussit même plus à tromper l'opinion publique !
Le monde arabe était le grand absent durant la guerre au Liban cet été, tout comme, s'agissant de l'Irak, de l'exécution sommaire de Saddam, qu'en pensez vous ?
La ligue arabe a eu deux positions successives par rapport au Liban. La première était une condamnation de l'aventure et c'était justifié. Un parti quelqu'il soit ne peut avoir la légitimité d'engager une guerre entre deux Etats. Vu l'engouement suscité par la démagogie au sein de l'opinion publique et surtout qu'Israël a véritablement dérapé, la Ligue Arabe était présente en réunissant ses MAE à Beyrouth. Mais il y avait un double discours ; car un ministre des pays du Golfe s'est posé quatre heures en Israël avant de rejoindre Beyrouth à bord de son avion, escorté par les chasseurs israéliens. Au cours de ce sommet, il a soutenu le Hezbollah et l'axe syrano-iranien au cours du Conseil de Sécurité de l'ONU. Les pays arabes, n'ont pas une ligne ou une vision commune.
S'agissant de Saddam, cette exécution l'a transformé de dictateur abominable en héros de la Nation. L'image de Saddam a fédéré autour de lui beaucoup de personnes qui le détestait. On s'interroge alors sur ces valeurs, comment peut on soutenir un dictateur de la trempe de Saddam pendant son règne, après sa déchéance et après son exécution ? On peut en fin de compte le condamner mais également ceux qui l'on exécuté !
Car cela était plus une vendetta et un règlement de compte, sans compter que cela apparaît comme une vengeance des chiites iraniens contre les sunnites et les arabes. ET là, la grosse difficulté est que cette guerre va légitimer une guerre qui dépasse de loin les frontières du seul Irak. Il y a un risque d'embrasement de l'ensemble du Mashrek et du Moyen Orient.
Pensez-vous que l'avancée des démocrates américains, aura un impact sur le renfort militaire ou le retrait militaire futur en Irak ? L'isolement croissant du Président Bush en Irak, est il le prélude d'un arrêt du bain de sang irakien ?
L'Irak aujourd'hui, c'est un chaos indescriptible. Personne ne pourra arrêter le bain de sang. Si Bush décidait de se retirer, la guerre sera d'une intensité dix fois supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui. La fin d'une dictature amène un éclatement du pays et les divergences qu'elle canalisait auparavant, reviennent en surface. L'Union Soviétique quand elle s'est effondrée, a vue son empire s'éclater. Quand Tito est mort, l'Ex Yougoslavie s'est morcelée. L'Irak avec la fin du règne de Saddam, à vu toutes ses fissures et divergence intercommunautaires, remonter à la surface. En l'absence d'une culture démocratique et de valeurs comme le pluralisme politique, la liberté individuelle, le pays est appelé à s'éclater. Quoique fasse Bush, la donne ne changera pas. En se retirant, Bush pourrait impliquer l'Iran dans la guerre civile irakienne et engloutir toute l'énergie de l'Iran dans cette guerre, au lieu que cette dernière ne s'engage plus dans son programme nucléaire. Et cette guerre civile à l'échelle régionale, va appeler les pays sunnites à s'engager eux-mêmes pour soutenir les sunnites irakiens.
Le Grand Moyen Orient, sera-t-il toujours d'actualité avec les Démocrates?
Non, Bush est revenu en arrière par rapport à ce plan, aujourd'hui la stabilité prime sur la démocratie et l'ensemble des pays arabes se réjouissent de l'échec américain en Irak. C'est une manière pour eux d'être rassurés, car Bush n'exigera plus la démocratie dans ces pays. Il n'a plus d'attentes en ce sens, car il n'a plus de légitimité.
Une conférence s'est tenue à Paris pour engager le processus de reconstruction du Liban. Que pensez vous de la méthode employée qui, pour l'essentiel, consiste à trouver des financements ? N'est ce pas un aveu d'échec ou de limite de la diplomatie à l'occidentale ?
Non, c'est parti d'une intention tout à fait légitime, qui consiste à trouver des financements pour soutenir un gouvernement légitime contre un président qui a un agenda lié à la Syrie et à l'Iran. Même président qui essaye de brouiller les pistes s'agissant du jugement des assassins de Hariri. C'est utile que le Liban ne fasse pas faillite, et qu'on le soutienne politiquement et économiquement. C'est un soutien à un axe libéral qui fait fasse au croissant chiite qui s'étend de Téhéran à Damas, en passant par Bagdad et avec le Hezbollah comme pointe sur la meditterannée et le Hamas à Gaza.
A quand la paix dans cette région ?
La paix, je ne sais pas si cela de notre vivant. Au mieux, dans deux générations. Il faut tout au moins, jeter les bases de cette paix en désamorçant la crise palestinienne et en créant un Etat palestinien. Il faudra désamorcer toutes les bombes à retardements de la région. Le Liban aussi a énormément souffert et on doit appliquer les résolutions onusiennes, il faut que la Syrie le reconnaisse et envoie un Ambassadeur à Beyrouth. Avec des frontières reconnues à Ecchabba. Il y a également le grand chantier irakien à résorber sous peine que la crise engloutisse plusieurs pays de la région. Les années à venir ne seront pas rassurantes. Le terrorisme est un fléau qui nous accompagnera longtemps avec la décentralisation du phénomène. Il n'y a plus de pouvoir central autrement que par l'image et la famille salafiste est implantée partout. Le meilleur rempart sera une légitimité des pays islamiques et l'apport des ulémas éclairés qui devront désamorcer la doctrine. Il faudra empêcher que cette mouvance s'appuie sur la misère et le vécu quotidien, pour recruter.

Biographie :
Antoine Basbous est né au Liban où il a effectué des études de droit et de littérature française. En France, il a obtenu un DEA d'Information et de Communication et un doctorat d'Etat en sciences politiques. Il a exercé le journalisme de 1975 à 1987 à Beyrouth puis à Paris, où il a milité pour la cause libanaise. Politologue, il est le fondateur (en 1991) et le directeur de l'Observatoire des pays Arabes (OPA). Il s'agit d'un cabinet de conseil spécialisé dans l'Afrique du Nord, le Proche-Orient et le Golfe. Ce cabinet est totalement indépendant : depuis sa création, il n'a jamais demandé ou reçu une quelconque aide ou subvention. Il a publié plusieurs essais traduits en six langues, dont « Guerres secrètes au Liban », Editions Gallimard, 1987 ; puis « L'Islamisme, une révolution avortée ? », Editions Hachette, 2000 ; et « L'Arabie saoudite en question, du wahhabisme à Bin Laden », Editions Perrin, 2002.
Crédits photos : TAO
Article de Presse : Courtesy of Fériel Berraies Guigny. Paris
Source : Hebdomadaire Tunisien, Réalités.

Fériel Berraies Guigny
www.journaliste.montaf.com
feriel.book.fr
Ibn Khaldum, disait que les Arabes ne s’étaient entendus que sur une seule chose : ne jamais s’entendre ! Six siècles plus tard, cela est toujours d’actualité. En Irak, au Liban, en
Palestine, la discorde est partout. Les Libanais s’entredéchirent tandis qu’Irakiens et Palestiniens s’entretuent. Bon nombre de géopoliticiens disent que c’est la faute de l’Iran chiite, non arabe. Selon eux, Téhéran serait l’instigateur des nouveaux malheurs de la région. Une vision peut être raccourcie mais qui mesure également les nouveaux enjeux de la politique étrangère de certains Etats arabes. Certes en Irak et au Liban, les communautés sont partiellement divisées entre les deux grandes familles de l’islam (sunnite et chiite) mais ce n’ est pas le cas en Palestine. Le Hamas n’étant pas le Hezbollah. Dans cette discorde sans fin, les Etats-Unis et Israël auraient tout le loisir de concrétiser leur projet du Grand Moyen Orient, en tout cas durant la gouvernance de Bush. Mais l’avancée des Démocrates aux Etats-Unis risque d’inverser la donne. Feriel Berraies Guigny a rencontré Antoine Basbous, pour l’hebdomadaire tunisien, Réalités.
Antoine Basbous est politologue et Directeur de l’Observatoire des pays arabes ( OPA) à Paris.
Rencontre avec Antoine Basbous

Pensez vous que le Monde Arabe a tendance à reporter les causes de sa propre faillite sur les autres ?
Il est d'usage dans le monde arabe, d'attribuer à la « théorie du complot », tous les manquements, les faiblesses et les défauts du monde arabe. Il est rare de voir des intellectuels et encore moins, des gouvernants faire leur propre introspection. L'attribution automatique est le sionisme, suivie par les Etats-Unis pour finir par les colonialistes. On ne se penche jamais sur ce mal intérieur qui nous ronge. Aujourd'hui un des exemples on le trouve avec le nettoyage communautaire en Irak entre sunnites et chiites. On est peut être au mieux, à l'avant-veille de l'édification d'un mur de Berlin à Bagdad et au pire, on verra la disparition des sunnites au profit des chiites dans cette région. Mais l'on se pose jamais la question de savoir ou de comprendre ce qui au cœur de cette haine fratricide qui pousse au nettoyage ethnique ? On dira c'est la faute d'Israël et de Bush ! Mais pourquoi on ne s'intéresse pas aux Ulémas qui prêchent le « Tekfir » et poussent à l'endoctrinement ? Il y a un mal profond que tout le monde cherche à éviter, mais on continue à l'attribuer aux autres. Le Monde arabe ne doit pas participer à ce jeu et encore moins plonger dans la négation de ses fautes.
Pensez vous que le Jihadisme international s'alimente essentiellement de cette discorde entre arabes ? L'Arabisme est-il mort né ?
Les raisons du Jihadisme sont multiples. Il y a la doctrine religieuse mais aussi le désespoir par rapport aux régimes autoritaire pour ne pas dire, dictatoriaux et ils sont en majorité dans le monde arabe. Cette situation prêche le retour au salaf, c'est à dire le retour vers une doctrine datant du premier siècle de l'Islam. Période où les musulmans contrôlaient les confins des territoires allant de la Chine à l'Andalousie. Ce qui avait fait à l'époque la grandeur de l'Islam, c'était l'observation de la Charia. 14 e siècles plus tard, on veut réinstaurer ces préceptes. Plusieurs facteurs remettent au goût du jour le Jijadisme : d'abord l'échec patent des régimes nationalistes arabes, l'échec des dictatures et de toutes formes de monarchies. La Mosquée est le seul espace qui survit, et l'on ne peut empêcher les gens de prier ou les muftis de faire leur prêche.
Evidemment, il y a aussi la donne pétrodollars saoudiens et les divers chocs pétroliers qui ont alimenté les tensions entre les Saoudes et les Wahhabites. Le souhabisme, cette doctrine jihadiste et tekfiriste a été exportée dans le monde arabe et islamique et partout où il y avait des communautés arabomusulmannes en occident. Il ne faut pas oublier également, qu'à l'époque de l'Union Soviétique, le Jihadisme a été encouragé. C'était le grand allié en Afghanistan, pour les américains, qui n'ont pas versé une seule goutte de sang durant le conflit contre les soviétiques. C'était un combat sous traité pour les américains, mais une fois les Soviétiques battus, l'Occident n'a pas réalisé qu'il laissait dans la nature, une menace encore plus grande à défaire.
Que pensez vous des méthodes actuelles de la Pax Americana et Britannica dans le Monde Arabe et en Irak particulièrement ?
Pax, je dirai plutôt guerre civile. L'idée d'instaurer la démocratie est tout à fait louable dans la région. Mais pour y arriver, il faut avant tout préparer le terrain. On ne peut passer brutalement à la dictature des palais, à la démocratie. Il faut une période transitoire qui permette à la société civile de se reconstruire. Sans cela, le palais qui tombera laissera place à la Mosquée. Pour cela, il faut créer les conditions pour permettre l'existence d'une société civile avec un vrai multipartisme. Il ne faut pas des partis téléguidés par les services de renseignements pour jouer les faire valoir. Il faut des syndicats libres et indépendants et surtout une presse indépendante. Les gens doivent être critiques, il faut qu'ils apprennent à débattre à l'égard des partis et du gouvernement. Il faut créer les vraies conditions de la démocratie. La démocratie n'est pas une idée d'un moment, c'est une longue préparation, il faut pour les pays en moyenne 7 à 15 ans pour y accéder. On l'a vu en Algérie avec le FIS et en Egypte lors des dernières élections, si le régime actuel ne l'avait pas contenue, et bien les élections auraient été remportées par les frères musulmans. La raison est simple ; la société n'était pas prête pour élire ces représentants. Cette brutalité du passage de l'autoritarisme à l'ouverture, a fait que pour rejeter l'ordre établi on a opté pour un mouvement encore plus radical.
Pour vous, quel est le pays le plus démocratique dans le monde arabe ? La démocratie a plusieurs visages, que dites vous de l'exemple tunisien ?
Question difficile mais je dois vous répondre, qu'il n'y en a aucun. Et je ne retiens pas la thèse de Monsieur Sfeir, qui cite la Tunisie comme un modèle de démocratie exportable au Moyen Orient. Il y a encore beaucoup de travail à faire en ce sens. Il faut véritablement ouvrir complètement les vannes de la démocratie car elle ne peut s'appliquer à certains secteurs, au détriment d'autres. Il faut procéder par étapes, mais avec des avancées tangibles années après années. Dans des régimes où les Constitutions changent au gré des leaders, on ne peut savoir si les volontés sont réelles.
Pour vous Israël est démocratique ?
C'est une démocratie juive pour les juifs. La démocratie israélienne ne touche pas les arabes d'Israël. Ils ne sont pas des citoyens à part entière. Nous avons assisté cette semaine au premier ministre arabe sans portefeuille du gouvernement israélien. Au bout de soixante ans d'existence. Ce Ministre n'amènera aucune substance au gouvernement ni à sa communauté. Il a été élu, suite à la démission de son prédécesseur à cause de la venue de Liebermann. Pour lui la tâche sera des plus ardue. La vraie démocratie en Israël est réservée aux juifs.
Vous pensez que les institutions telles que la Ligue Arabe, l'UMA, ou le Conseil de Coopération du Golfe sont moribondes.
La solution à toute cette mésentente viendra avec l'arrivée de la démocratie. Car pour l'heure, les régimes autoritaires se méfient l'un de l'autre. L'UMA depuis sa création, est paralysée depuis prés de 13 ans. La raison, c'est que ces régimes ne se font pas confiance. Chaque pays dépense énormément d'énergie à torpiller les initiatives du voisin. Si l'on attend une coopération économique avant qu'elle ne soit politique, il faut créer des régimes libéraux prompts à l'échange, respectueux des droits des citoyens et qui se font confiance. Quand les régimes sont tenus par des services, c'est la suspicion qui prime. Dans les pays arabes, les services sont partout sauf dans les casernes. Je suis très critique quant à la coopération interarabe. Il y a énormément de conflits qui ne sont pas réglés. Il y a aussi la soif de l'image du « leader, du chef de tribu, du chef de la Nation ». Beaucoup d'énergies sont dépensées dans des batailles vaines. L'UMA n'est pas encore née et la Ligue Arabe est morte, même si on pas encore publié de faire part » !
Que pensez vous de l'engouement afro africain de Kaddafi ?
Le monde arabe ne lui pas a donné l'écoute et la place à laquelle il aspirait. Il a pensé que l'Afrique serait plus malléable avec ses milliards de pétrodollars. Il y a plus de besoin en Afrique que dans le monde arabe. Ce dirigeant a réussi à se maintenir depuis 38 ans au pouvoir et c'est un record absolu égalable à celui de Fidel Castro. C'est de la gesticulation et de l'agitation. Le jour où il devait réunir un sommet africain, il y a eu des pogroms. C'est dire combien les libyens ne suivaient pas leur guide dans sa nouvelle orientation régionale.
Hormis, la religion, est-ce le manque d'intérêt économique entre les Etats Arabes qui justifie l'absence d'alliances stratégiques ?
Il faut des valeurs et des intérêts en commun. Une alliance, une stratégie se fondent sur cela. Les valeurs universelles, telles que la liberté, le développement, la prospérité ne sont pas reconnues dans le monde arabe. On est encore très loin, en l'absence de structures adéquates. Le seul exemple qui fonctionne est l'Union Européenne, pourtant elle avait plus de raison d'échouer que la ligue arabe n'avait de raisons de réussir. Le mieux que l'on peut s'attendre de la Ligue Arabe, c'est un communiqué commun des ministres qui sera aussitôt oublié !
Cela ne réussit même plus à tromper l'opinion publique !
Le monde arabe était le grand absent durant la guerre au Liban cet été, tout comme, s'agissant de l'Irak, de l'exécution sommaire de Saddam, qu'en pensez vous ?
La ligue arabe a eu deux positions successives par rapport au Liban. La première était une condamnation de l'aventure et c'était justifié. Un parti quelqu'il soit ne peut avoir la légitimité d'engager une guerre entre deux Etats. Vu l'engouement suscité par la démagogie au sein de l'opinion publique et surtout qu'Israël a véritablement dérapé, la Ligue Arabe était présente en réunissant ses MAE à Beyrouth. Mais il y avait un double discours ; car un ministre des pays du Golfe s'est posé quatre heures en Israël avant de rejoindre Beyrouth à bord de son avion, escorté par les chasseurs israéliens. Au cours de ce sommet, il a soutenu le Hezbollah et l'axe syrano-iranien au cours du Conseil de Sécurité de l'ONU. Les pays arabes, n'ont pas une ligne ou une vision commune.
S'agissant de Saddam, cette exécution l'a transformé de dictateur abominable en héros de la Nation. L'image de Saddam a fédéré autour de lui beaucoup de personnes qui le détestait. On s'interroge alors sur ces valeurs, comment peut on soutenir un dictateur de la trempe de Saddam pendant son règne, après sa déchéance et après son exécution ? On peut en fin de compte le condamner mais également ceux qui l'on exécuté !
Car cela était plus une vendetta et un règlement de compte, sans compter que cela apparaît comme une vengeance des chiites iraniens contre les sunnites et les arabes. ET là, la grosse difficulté est que cette guerre va légitimer une guerre qui dépasse de loin les frontières du seul Irak. Il y a un risque d'embrasement de l'ensemble du Mashrek et du Moyen Orient.
Pensez-vous que l'avancée des démocrates américains, aura un impact sur le renfort militaire ou le retrait militaire futur en Irak ? L'isolement croissant du Président Bush en Irak, est il le prélude d'un arrêt du bain de sang irakien ?
L'Irak aujourd'hui, c'est un chaos indescriptible. Personne ne pourra arrêter le bain de sang. Si Bush décidait de se retirer, la guerre sera d'une intensité dix fois supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui. La fin d'une dictature amène un éclatement du pays et les divergences qu'elle canalisait auparavant, reviennent en surface. L'Union Soviétique quand elle s'est effondrée, a vue son empire s'éclater. Quand Tito est mort, l'Ex Yougoslavie s'est morcelée. L'Irak avec la fin du règne de Saddam, à vu toutes ses fissures et divergence intercommunautaires, remonter à la surface. En l'absence d'une culture démocratique et de valeurs comme le pluralisme politique, la liberté individuelle, le pays est appelé à s'éclater. Quoique fasse Bush, la donne ne changera pas. En se retirant, Bush pourrait impliquer l'Iran dans la guerre civile irakienne et engloutir toute l'énergie de l'Iran dans cette guerre, au lieu que cette dernière ne s'engage plus dans son programme nucléaire. Et cette guerre civile à l'échelle régionale, va appeler les pays sunnites à s'engager eux-mêmes pour soutenir les sunnites irakiens.
Le Grand Moyen Orient, sera-t-il toujours d'actualité avec les Démocrates?
Non, Bush est revenu en arrière par rapport à ce plan, aujourd'hui la stabilité prime sur la démocratie et l'ensemble des pays arabes se réjouissent de l'échec américain en Irak. C'est une manière pour eux d'être rassurés, car Bush n'exigera plus la démocratie dans ces pays. Il n'a plus d'attentes en ce sens, car il n'a plus de légitimité.
Une conférence s'est tenue à Paris pour engager le processus de reconstruction du Liban. Que pensez vous de la méthode employée qui, pour l'essentiel, consiste à trouver des financements ? N'est ce pas un aveu d'échec ou de limite de la diplomatie à l'occidentale ?
Non, c'est parti d'une intention tout à fait légitime, qui consiste à trouver des financements pour soutenir un gouvernement légitime contre un président qui a un agenda lié à la Syrie et à l'Iran. Même président qui essaye de brouiller les pistes s'agissant du jugement des assassins de Hariri. C'est utile que le Liban ne fasse pas faillite, et qu'on le soutienne politiquement et économiquement. C'est un soutien à un axe libéral qui fait fasse au croissant chiite qui s'étend de Téhéran à Damas, en passant par Bagdad et avec le Hezbollah comme pointe sur la meditterannée et le Hamas à Gaza.
A quand la paix dans cette région ?
La paix, je ne sais pas si cela de notre vivant. Au mieux, dans deux générations. Il faut tout au moins, jeter les bases de cette paix en désamorçant la crise palestinienne et en créant un Etat palestinien. Il faudra désamorcer toutes les bombes à retardements de la région. Le Liban aussi a énormément souffert et on doit appliquer les résolutions onusiennes, il faut que la Syrie le reconnaisse et envoie un Ambassadeur à Beyrouth. Avec des frontières reconnues à Ecchabba. Il y a également le grand chantier irakien à résorber sous peine que la crise engloutisse plusieurs pays de la région. Les années à venir ne seront pas rassurantes. Le terrorisme est un fléau qui nous accompagnera longtemps avec la décentralisation du phénomène. Il n'y a plus de pouvoir central autrement que par l'image et la famille salafiste est implantée partout. Le meilleur rempart sera une légitimité des pays islamiques et l'apport des ulémas éclairés qui devront désamorcer la doctrine. Il faudra empêcher que cette mouvance s'appuie sur la misère et le vécu quotidien, pour recruter.

Biographie :
Antoine Basbous est né au Liban où il a effectué des études de droit et de littérature française. En France, il a obtenu un DEA d'Information et de Communication et un doctorat d'Etat en sciences politiques. Il a exercé le journalisme de 1975 à 1987 à Beyrouth puis à Paris, où il a milité pour la cause libanaise. Politologue, il est le fondateur (en 1991) et le directeur de l'Observatoire des pays Arabes (OPA). Il s'agit d'un cabinet de conseil spécialisé dans l'Afrique du Nord, le Proche-Orient et le Golfe. Ce cabinet est totalement indépendant : depuis sa création, il n'a jamais demandé ou reçu une quelconque aide ou subvention. Il a publié plusieurs essais traduits en six langues, dont « Guerres secrètes au Liban », Editions Gallimard, 1987 ; puis « L'Islamisme, une révolution avortée ? », Editions Hachette, 2000 ; et « L'Arabie saoudite en question, du wahhabisme à Bin Laden », Editions Perrin, 2002.
Crédits photos : TAO
Article de Presse : Courtesy of Fériel Berraies Guigny. Paris
Source : Hebdomadaire Tunisien, Réalités.

Fériel Berraies Guigny
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